Tour de France à Voiron : quel impact hors des restos et des hôtels ?
Le maire, l’association Voiron Commerces, l’organisateur et une bonne partie des internautes sur les réseaux ont beau assurer que le tissu économique local sort financièrement gagnant de la double étape du Tour de France, des voix critiques se font entendre. En la matière, tous les commerçants ne sont pas égaux.
Julien Polat, maire de Voiron, l’assure à France 3 Rhône-Alpes : « Toutes les études démontrent que pour un euro investi par les collectivités, il y a entre trois et six euros en retour de bénéfice pour les acteurs économiques du territoire. »
Primo, il faudrait produire les études en question pour savoir de quoi on parle. Les études qui circulent, en faible nombre et de qualité variable, ne tombent guère d’accord sur les retours financiers de cet investissement. Et aucune ne fait véritablement autorité – ce qui n’empêche pas les pouvoirs publics de s’en prévaloir lorsqu’il s’agit de justifier leur implication financière.
Secundo, il faudrait connaître précisément le montant exact déboursé par les collectivités pour accueillir le Tour de France. Un montant qui ne saurait se limiter à la « contribution financière » versée par les collectivités à Amaury Sport Organisation. Il faut aussi prendre en considération l’implication soutenue, et dans la durée, des employés de la Ville de Voiron et de ses partenaires, le Conseil départemental de l’Isère, le Syndicat mixte des mobilités de l’aire grenobloise (SMMAG) et la Communauté d’agglomération du Pays voironnais (CAPV).
Tertio, et surtout, les « retours de bénéfice » dont parle le premier édile voironnais concernent-ils l’ensemble des « acteurs économiques du territoire » ?
À la lecture de la presse locale, il est permis d’en douter.
Récapitulons.
90 % de chiffre d’affaires en moins pour un opticien voironnais
Sur ICI Isère, une buraliste se souvenait, avant la double étape du Tour de France, de l’arrivée de la Vuelta (le Tour d’Espagne) en août dernier, qui lui avait coûté trois quarts de son chiffre d’affaires sur une journée.
Dans les colonnes du Dauphiné libéré :
- Le tabac-presse des 4 chemins affiche une activité divisée par deux sur les deux jours : d’entre 400 et 500 passages par jour, il est tombé à 200 mercredi pour l’étape d’arrivée du Tour.
- La Maison Cardinet, une fromagerie, évoque une fréquentation en berne.
- La pharmacie de la Grande Chartreuse s’est résolue à fermer un peu plus tôt, faute d’affluence : 71 passages mercredi, contre 260 un an plus tôt. Elle pointe aussi les difficultés d’accès, qui ont également perturbé son approvisionnement.
- Le magasin de CBD Cannasphère déplore que les gens de l’extérieur, « ceux qui ont les plus gros paniers », n’aient pas pu se garer dans le centre-ville.
- Un opticien accuse une baisse de 90 % de son chiffre d’affaires sur la journée du mercredi.
- Le salon Forum Coiffure a préféré fermer ses portes mercredi, soit une perte de « minimum 600 euros de chiffre d’affaires ».
Sur Rue Haute :
- Un artisan a été contraint de suspendre son activité durant trois jours.
- Une commerçante s’est vue obligée de faire de même : ses clientes qui habitent hors de l’hypercentre, ne pouvant accéder à son magasin, ont préféré annuler ou reporter leur rendez-vous.
- Le propriétaire d’un snack du quartier Sermorens, proche du centre mais pas suffisamment, n’espérait pas réaliser de bonnes affaires.
- Le marché du mercredi annulé, c’est un jour perdu pour les commerçants et producteurs concernés.
Sur Facebook, un Rivois déplore le fait que son village « va être complètement coupé du monde pendant 5 heures au moins (...). J’ai dû faire un sacré détour, j’étais furax (…). Je ne suis pas du tout intéressé par le Tour de France et je trouve ça inadmissible qu’on impose des restrictions de circulation aux gens. »
En réponse au reproche d’être un « mauvais grincheux », le même rétorque : « Ça m’oblige à me lever à 6 h du matin demain matin si je veux être sûr de pouvoir aller à Grenoble alors que j’ai rendez-vous en fin de matinée, alors que je suis en vacances. Ça m’embête, OK ? »
Toujours sur Facebook, une assistante maternelle a dû renoncer à accueillir les enfants, car leurs parents étaient dans l’impossibilité de les lui amener.
Enfin, un professionnel de la montagne a offert cet intéressant témoignage :
« Le Tour c’est sympa et sans doute porteur pour un territoire, quelques acteurs locaux. Le Tour n’a pas qu’un impact positif sur un territoire qui accueille ou voit passer 3 étapes du Tour pro et une étape pour un peu plus de 17.000 cyclistes amateurs.
Pour de nombreuses personnes, cela veut également dire de très grosses complications pour l’activité professionnelle. Des journées où il n’est pas possible de travailler sauf à se lever à 2 h 30 du matin pour passer avant les fermetures de route (l’étape du tour amateur de dimanche dernier). Cela veut également dire trouver des solutions pour se loger car on peut difficilement se déplacer. »
Au-delà des contraintes individuelles, ces désagréments ont une portée économique, selon lui :
« Cela veut également dire une partie des vacanciers qui quittent leur lieu de villégiature deux à trois jours plus tôt pour ne pas se retrouver prisonniers à cause des routes fermées. Cela veut dire un très grand nombre de professionnels de divers secteurs d’activité qui voient leur travail affecté négativement par le passage du Tour. Cela veut dire des milliers de camping-cars qui s’approprient le moindre espace disponible, parfois sans aucun respect des riverains et des milieux naturels. »
Avec des conséquences pour son cas particulier : « Moi qui suis professionnel de la montagne, le Tour m’aura coûté un peu plus de 1.000 euros de perte de revenus en une semaine et en pleine saison estivale », ainsi que « des temps de trajet rallongés de 30 % par les routes surchargées et les déviations ».
Des commerçants « unanimement ravis », vraiment ?
Voilà un premier recensement pour seulement trois articles de presse et trois commentaires sur les réseaux sociaux. Combien d’autres professionnels, commerçants, artisans, professions libérales auront vu leur activité troublée, voire réduite à néant durant plusieurs jours par le passage de la Grande Boucle ?
Laetitia Pacalet, présidente de l’association Voiron Commerces, a reconnu dans le DL une situation « très hétérogène » : « Tout ce qui a trait au tourisme, à la restauration, a très bien fonctionné. C’est plus mitigé pour d’autres. » Pas de quoi l’inquiéter, cependant, puisqu’elle conclut qu’« unanimement », les commerçants « sont ravis de ce que cela a apporté à Voiron en matière de visibilité, d’ambiance, d’animations ». Sans qu’on sache sur quoi elle se fonde pour prétendre ici à l’« unanimité ».
À France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, Nathalie Quéroué, directrice du service tourisme du Pays voironnais, a indiqué « qu’une étude a été commandée pour évaluer l’impact économique du passage du Tour de France ». On espère que ses résultats seront largement communiqués.
Vincent Degrez



