Marche des fiertés : l'air libre contre l'étouffement
ÉDITO | La mairie de Voiron a attendu la dernière minute pour proposer à Feeling, association organisatrice de la Marche des fiertés ce samedi 6 juin, d’installer son village associatif non pas sur le Mail sud, mais sur la place de l’Europe. À 500 mètres du point de départ de la Marche, sur une place peu adaptée. Assez tôt pour ne pas encourir les foudres de la justice, mais assez tard pour contraindre l’organisation à modifier ses plans. Vous avez dit courage politique ?
Si le juge des référés a rendu son ordonnance dès 18 heures mercredi, l’association Feeling aura dû attendre ce vendredi pour recevoir la réponse de la mairie de Voiron. Et ce, malgré un e-mail envoyé à la Ville sitôt la décision du tribunal reçue. La mairie aura donc joué la montre jusqu’au bout, préférant communiquer par avocats interposés plutôt qu’en direct, avec une association pourtant implantée sur son territoire.
Sa proposition ? Occuper non pas le Mail sud, comme demandé par Feeling, mais la place de l’Europe, comme pour la Marche des fiertés de 2025. Un lieu dont l’aménagement se révèle plutôt inconfortable pour un village associatif. Un espace de sinistre mémoire. Mais surtout une place située à plus de 500 mètres du Mail sud, point de départ de la Marche proprement dite. Impossible, dans ce délai, de modifier le parcours de cette dernière, validé par la préfecture de l’Isère.
« Délai » : le terme résume bien toute cette dimension de l’affaire. Car Julien Polat, maire de Voiron, aura traîné des quatre fers à chaque étape du processus. À l’exception d’un courrier de refus signé de son premier adjoint, déniant à Feeling le droit d’occuper le Mail sud mais l’invitant généreusement à contacter par e-mail la Maison des associations en vue d’une éventuelle occupation de la salle des fêtes (bien plus discrète, et bien à l’écart du centre-ville), le maire n’aura jamais répondu aux sollicitations de l’association.
En revanche, le même Julien Polat n’a pas hésité à s’épancher – par écrit, étrangement – auprès du Dauphiné libéré en dénonçant le supposé « mépris » manifesté par Marion Ghibaudo, membre de la collégiale de Feeling (et au passage élue minoritaire au conseil municipal), dans sa communication. Il semble qu’une association confrontée au silence du premier édile doive attendre poliment une réaction, calmement et sans relever la tête.
Le péché de Feeling ? Oser communiquer sur le refus de la mairie face à un événement que celle-ci jugeait « sensible » sans prendre la peine de préciser en quoi. Julien Polat y voit un « rapport de force public » que l’association aurait « choisi d’engager immédiatement », « de manière trompeuse, avant même de nous laisser le temps d’apprécier les éléments complémentaires portés à notre connaissance ».
Problème : l’exécutif municipal ne paraît pas particulièrement désireux de répondre aux courriels qui le dérangent – à Rue Haute, on est bien placé pour le savoir.
Un premier e-mail de Feeling le 15 mai, en réponse au courrier de refus… Les jours passent, le silence demeure… et quoi ? L’association devait-elle attendre sans même savoir si elle peut espérer une réponse, quand la date de l’événement s’approche ? En l’espèce, comment savoir si l’exécutif municipal examine réellement les précisions apportées par Feeling, ou s’il laisse le temps filer, dans le secret espoir d’un renoncement ?
Comment savoir, autrement qu’en publicisant la situation - un 17 mai, journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie - et, par là, en tentant de forcer l’exécutif à sortir de son mutisme ? « Une démarche de bonne foi aurait supposé de laisser le dialogue se poursuivre avant de prendre à témoin la frange militante de ses amis sur les réseaux sociaux », estime encore Julien Polat. Mais où est ce « dialogue » dont le maire se prévaut dans les colonnes du DL ? Dans la lettre de refus définitif, où il est remarqué que les informations fournies par Feeling seraient insuffisantes, mais où il ne lui est demandé aucune donnée complémentaire ?
Ce « dialogue » est-il dans les jours qui passent, sans réponse aux multiples courriels de l’association ? Résiderait-il dans le choix des communications entre avocats, forcément plus chronophages, plutôt que d’écrire directement à l’association après l’ordonnance du juge ?
Se situerait-il dans cette « proposition » de la place de l’Europe (en mode « à prendre ou à laisser »), tardive au point d’empêcher Feeling et ses partenaires de pouvoir vraiment envisager d’y installer leur village associatif (sans parler du matériel nécessaire à réunir, presque impossible dans un tel délai), mais suffisamment tôt – et suffisamment « dans les clous » de l’ordonnance du juge – pour décourager l’association d’introduire un nouveau recours en urgence ? Sans parler du coût d’une telle procédure, quand les avocats de la Ville sont payés par les deniers publics.
Où se cache le courage politique dans cette absence d’échanges ? Dans cette volonté de politiser tout, mais de la mauvaise manière, de la façon la plus facile mais la moins justifiable, en renvoyant à une mystérieuse « frange militante » sans (oser) en dire plus ? Tant il est vrai que, pour celles et ceux qui fréquentent le conseil municipal et s’intéressent à la politique locale, il n’est nul besoin de s’étendre sur la question : la référence est limpide.
Pire que la place de l’Europe, on aurait pu proposer à l’exécutif municipal d’opter pour le square Brameret, lieu de luttes récentes, fermé depuis quelques mois le soir et la nuit. Mais peut-être que des personnes LGBTQIA+ « en cage » auraient produit une image par trop négative.
Mais quelle image Voiron renvoie-t-elle désormais ? Le juge des référés n’a pas souhaité infliger d’emblée à la ville l’infamie d’une condamnation pour discrimination et limitation inacceptable des libertés publiques. Entre-temps, outre Rue Haute et Le Dauphiné libéré, des médias tels qu’ICI Isère, France 3 Auvergne-Rhône-Alpes et Place Gre’net ont parlé de cette affaire. Vous avez dit bad buzz ?
Las, le village associatif se fera mobile pour suivre la Marche. Tout un symbole : le mouvement face à l’immobilisme. La lumière et les couleurs plutôt que l’obscurité d’un espace clos et décentré. L’air libre contre l’étouffement.
Vincent Degrez



