Dans le programme de 44 pages distribué par son équipe, Julien Polat, candidat à un 3e mandat de maire de Voiron, réunit, sur la double page centrale, les enfants raflés de la Martellière, les lycéens en voyage à Auschwitz et le cimetière animalier ouvert à Voiron, sous le slogan « Honorer la mémoire, respecter nos disparus ». Une association plus qu’étrange, pour celui qui n’hésite pas, au même moment, à politiser la lutte pour les droits des femmes sur fond de campagne des municipales. Ou quand le mot « hommage » assume sa racine masculine.
La double page a de quoi surprendre : sous le titre « Honorer la mémoire, respecter nos disparus », le cœur de Julien Polat, candidat à une troisième mandature à Voiron, balance entre Auschwitz et le cimetière animalier de Voiron, le premier du genre en Isère. Vous avez dit « bon goût » ? C’est ce que l’on peut découvrir en pages 22 et 33 du programme distribué durant la campagne des municipales par la liste « Préservons l’essentiel avec Julien Polat ». La double page centrale. Tout un symbole.
Du côté du cimetière animalier, on peut ainsi lire que, « pour beaucoup d’entre nous, un animal n’est pas seulement un compagnon », mais « parfois un membre à part entière de la famille, un soutien quotidien et, pour certaines personnes isolées, un lien affectif essentiel ». On voit mal comment un cimetière pour animaux répond à la problématique de l’isolement de certaines personnes, notamment âgées. Mais passons : on comprend qu’il désigne ici davantage l’affection que l’on porte à l’animal. En page 33, il réaffirme : « Le premier cimetière animalier du département, qui a vu le jour à Voiron, permet enfin de reconnaître l’importance de nos compagnons dans notre vie quotidienne. » Il permet « enfin » ? Comme s’il avait fallu un cimetière pour reconnaître aux animaux, par cet hommage qu’on leur fait, l’importance qu’ils ont pour nous.
Message envoyé aux propriétaires d’animaux bien vivants… Pour ceux-ci, et après 12 ans de mandat et la création d’un cimetière dédié, le maire annonce enfin l’ouverture d’un « espace dédié pour permettre aux chiens de se défouler en centre-ville en toute sécurité ». Il était temps.
« Aménagé sur un site paysager de 1.800 m², [le cimetière animalier] propose 132 concessions en pleine terre, 48 cases de columbarium, un jardin du souvenir, un espace dédié aux animaux méritants, ainsi qu’un bâtiment d’accueil. » Un « bâtiment d’accueil »… pour un site fermé au public. J’ai tenté à deux reprises de m’y rendre pour parcourir les allées et constater son usage : les grilles restent désespérément verrouillées. Dommage, pour un espace public.
Sur la page de droite, une photo des 132 lycéens qui sont partis à Auschwitz en 2024, pour le 80e anniversaire de la rafle de la Martellière. Un petit texte sur la « solennité » et le « sens » donné aux « temps commémoratifs ». Et deux textes, l’un sur le futur crématorium, l’autre sur le cimetière.
« Nous devons gérer les morts », a pu dire Julien Polat en conseil municipal.
8 mars : quand le candidat Polat politise la lutte pour les droits des femmes
Autre détournement d’hommage : ce dimanche 8 mars marquait la Journée internationale des droits des femmes. « Et comme chaque année, particulièrement parmi certains de nos opposants, certains s’empressent de donner des leçons comme s’ils détenaient le monopole de ce combat », écrit Julien Polat sur sa page Facebook d’homme politique. « Je l’affirme : l’égalité entre les femmes et les hommes n’appartient à aucun camp. Et surtout, elle ne se proclame pas à coups de slogans ; elle se construit dans les actes. »
Le même qui réclame de la dignité dans la campagne des municipales reprend les accents d’un Valéry Giscard d’Estaing qui, face à François Mitterrand lors du débat télévisé pour la présidentielle de 1974, lui rétorquait : « Vous n’avez pas le monopole du cœur. » Cette phrase-choc lui avait peut-être été bénéfique, puisqu’il avait remporté la présidentielle… à 500.000 voix près.
À Voiron, elle sert au maire sortant à introduire son bilan en matière d’égalité femmes-hommes, lui qui dit avoir « engagé des démarches pour rendre leur place aux femmes dans l’Histoire », car, « pendant longtemps, l’espace public a raconté une Histoire largement masculine ; nous avons voulu corriger ce déséquilibre » :
« le centre des cultures du monde occupé par l’ATP Salmorenc a été baptisé du nom de Lucie Baud »,
« le parvis du lycée Ferdinand-Buisson est devenu parvis Marie-Doucet, en mémoire de cette infirmière voironnaise qui a donné sa vie en soignant des blessés de la Grande Guerre »,
« trois de nos écoles ont été renommées pour mettre en lumière des parcours féminins inspirants : Victoire Daubié (…), Mélina Robert-Michon (…), Gisèle Halimi ».
Plus encore, dit-il, « le maire de Voiron est un employeur de plus de 400 agents publics, et en mairie 60 % des agents municipaux sont des femmes ». Le « maire de Voiron », et non « la Ville de Voiron », serait donc l’« employeur » de 240 femmes. On a fait mieux comme formulation pour un 8 mars…. et pour une campagne politique, où l’on pouvait également lire, dans la « lettre de candidature » de Julien Polat : « Le 15 mars prochain, vous serez appelés à élire votre Maire et son équipe municipale pour un nouveau mandat de 6 ans. » Le choix des mots n’est évidemment pas dû au hasard : « élire votre maire » pour un « nouveau mandat »… Aux yeux du candidat de droite, c’est l’évidence : les Voironnais·es ne peuvent que le réélire.
« Certaines d’entre elles (les agentes municipales, NDLR) occupent également des fonctions “techniques” souvent considérées comme prioritairement masculines », ajoute le premier édile dans son post Facebook. « Certaines d’entre elles », c’est combien ? Si l’on reprend le rapport 2023 sur l’égalité femmes-hommes au sein de la collectivité, le service technique occupait 73 hommes pour 58 femmes, et ces dernières étaient payées en moyenne 2.366 euros de moins que leurs homologues masculins. Soit un écart de 7,58 %.
À la Ville de Voiron comme ailleurs, les fonctions, au-delà des discours politiques, demeurent très genrées : 43 équivalents temps plein (ETP) femmes pour 1 homme dans le médico-social (seul domaine où elles sont mieux payées, déséquilibre du nombre oblige). Dans l’administratif, 43 ETP féminins pour 3 masculins, avec un écart salarial de plus de 30% en défaveur des femmes : elles y touchaient en moyenne 31.264 euros par an, contre 44.698 euros pour les hommes.
Cela n’empêche pas Julien Polat de promettre que « le rapport annuel sur l’égalité professionnelle qui sera présenté comme chaque année avant le vote du budget viendra objectiver ces résultats ». Ce même rapport dont il disait, lors du conseil municipal du 9 mars 2022, que « ce n’est pas [son] truc » sur un ton passablement méprisant ?
Rappelons au passage que, voici tout juste un an, la Ville n’avait pas autorisé l’association voironnaise Feeling (Fabriquer l’égalité par l’éducation et la lutte contre les injustices liées au genre) à installer un stand sur le marché pour le 8 mars, car un club sportif y vendait déjà du poulet grillé, des frites et des crêpes. L’asso s’était entendu conseiller de « trouver une autre date »…
Quant au fait que Marion Ghibaudo, membre de la collégiale de Feeling, soit présente sur la liste « Voiron en commun » (union de la gauche), liste concurrente de celle de Julien Polat aux municipales 2026, cela explique peut-être l’animosité exprimée par ce dernier dans sa publication sur les réseaux.
Sans oublier que la même Marion Ghibaudo fait partie de la collégiale de RLF Voiron (Réseau de lutte contre le fascisme, ex-Ras l’front), une organisation interdite de foire de la Saint-Martin ces deux dernières années, et que Julien Polat avait menacée en 2020. À l’époque, le maire avait écrit au préfet de l’Isère pour obtenir l’assurance « que toute parole contraire à l’esprit républicain, incitant à la haine d’une catégorie de la population quelle qu’elle soit, sera portée devant la justice pénale ». Et l’avait fait savoir par écrit au président de RLF Voiron, qui organisait ses rencontres annuelles « Luttes et résistance ». Actualité oblige, l’un des thèmes abordés était celui des violences policières.
Le maire de Voiron se présente volontiers comme « au-dessus des partis » et « au-delà des étiquettes ». Mais son cœur balance clairement (très) à droite, et il ne rechigne pas à le faire savoir.
Le devoir de mémoire pour neutraliser l’Histoire
Retour au programme de 44 pages du candidat Polat. Le maire sortant apparaît au cœur de la double page centrale, en photo avec Armelle Le Bourdonnec, adjointe chargée de la culture, de la citoyenneté, de l’innovation et du devoir de mémoire, et qui présente chaque année le rapport sur l’égalité femmes-hommes.
En mars 2022, Anne Favier (tête de liste d’opposition « Voiron citoyenne » au conseil municipal, tête de liste « Voiron en commun » pour les élections municipales de 2026) regrette que, pour les noms de rues, « il n’y ait même plus la possibilité d’arriver à une égalité ». Réponse de l’adjointe : « Moi, je voudrais intervenir sur les noms de rues. Pour l’instant, on n’en a pas inauguré beaucoup, cette année. On est en train de retravailler, et je m’y étais engagée, et Monsieur le Maire m’avait confié cette mission, à chaque fois, qu’il y ait un homme et une femme. »
« Alors, certaines ou certains m’ont dit qu’on devrait rattraper », a repris Armelle Le Bourdonnec, par ailleurs professeure d’histoire au lycée. « On ne rattrape jamais l’histoire. On essaie d’aller en avant et d’aller de l’avant. Et moi, je me suis engagée à ce que les femmes soient mises en avant en termes de toponymie. Et je m’y engage vraiment, et je maintiendrai ce cap. » Problème : mathématiquement, si l’on part d’une situation d’inégalité, accorder un nom de femme à 50 % des nouvelles rues ne mènera jamais à l’égalité. À ce rythme, effectivement, « on ne rattrape jamais l’histoire ».
La double page « Honorer la mémoire, respecter nos disparus » interroge donc à plusieurs titres. Car que recouvre, pour Julien Polat et Armelle Le Bourdonnec, le « devoir de mémoire » ? Se limite-t-il aux cérémonies, à ces moments où l’on se montre – comme sur la photo du programme – droits, dignes, solennels, le regard braqué sur l’horizon ? Ou doit-il dépasser ce cadre strict et cette image, pour investir aussi le présent ?
« Sous les mandats de Julien Polat, j’ai observé une inflation très nette des cérémonies mémorielles », écrit Benjamin Huet, élu minoritaire « Voiron citoyenne » et colistier de « Voiron en commun », dans un post Facebook. « Une année, j’ai compté 18 cartons d’invitation à des cérémonies, dont une écrasante majorité relevaient de la délégation au devoir de mémoire. »
En commission Culture, « un des rares espaces où un échange politique réel est possible », Benjamin Huet doit avoir interrogé l’adjointe sur le sens de sa mission : « Pourquoi le devoir de mémoire était-il important, selon elle ? La réponse a été : Parce qu’il faut se souvenir. J’ai demandé pourquoi il fallait se souvenir. Réponse : Pour construire la mémoire. »
Un raisonnement circulaire, souligne l’élu d’opposition : « Il faut se souvenir pour construire la mémoire, et construire la mémoire pour se souvenir. J’étais un peu interloqué… Dans le doute, j’ai alors posé une question plus directe : La mémoire a-t-elle une dimension politique pour vous ? La réponse a été nette : Non. La mémoire devait être factuelle, neutre, sans lecture politique. »
« À ce moment-là, il m’est apparu que, dans ce discours, le devoir de mémoire n’était pas un outil de lutte contre le fascisme. Ni un moyen de cultiver la paix. Ni une manière d’armer les consciences. Il s’agissait simplement de se souvenir. Parce que se souvenir serait, en soi, une fin. »
La mémoire n’est jamais neutre, conclut Benjamin Huet. « Ne serait-ce que par ce qu’on décide de porter au souvenir et comment. Ce dont on se rappelle du passé définit la manière d’appréhender le présent, pour influencer le futur. La Mémoire n’est jamais neutre. »
C’est très vrai à Voiron où, un 8 mai 2025, on pouvait à la fois inaugurer une fresque en l’honneur du résistant Pierre Ruibet puis, au jardin de ville, pérégriner verbalement entre « menaces intérieures » et « soutien total » à « ceux qui portent l’uniforme », avec un mot d’ordre : « Restons fidèles à nos traditions, à nos valeurs et à nos institutions. »
La mémoire, en effet, n’est jamais neutre.
Vincent Degrez
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