« En conscience » ou dans le respect des consignes de Bruno Retailleau, le désormais ex-ministre de la Santé, l’Isérois Yannick Neuder, passe le flambeau gouvernemental à Stéphanie Rist, macroniste de la première heure et rhumatologue à Orléans. Une députée à laquelle Bastamag avait décerné, voici quelques années, le titre (peu envié) de « championne de l’Assemblée nationale » des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique.
Yannick Neuder, désormais ex-ministre délégué à la Santé, indique avoir refusé d’intégrer le second gouvernement Lecornu « en conscience, les conditions n’étant pas réunies pour prendre soin de la santé des Français et de nos soignants. Comme député de l’Isère, je serai un acteur vigilant des choix budgétaires à venir. »
Rappelons cependant que le parti Les Républicains, dont le député isérois est toujours adhérent et vice-président, avait prévenu, par voie de communiqué le 12 octobre, que « les membres LR qui ont accepté d’entrer au gouvernement ne peuvent plus se réclamer de LR », et qu’ils « cessent immédiatement leurs fonctions dans nos instances dirigeantes ».
Quant aux « conditions » qui ne seraient « pas réunies pour prendre soin de la santé des Français et de nos soignants », on peut raisonnablement se demander en quoi elles étaient réunies la veille de la nomination du gouvernement Lecornu 2.
Yannick Neuder, ministre « chargé de la Santé et de l’Accès aux soins » dans le gouvernement Bayrou, était placé sous l’autorité de Catherine Vautrin, qui disposait alors d’un « super-ministère » : Travail, Santé, Solidarités, Familles, Autonomie, Personnes handicapées. Autrement dit, le secteur de la santé ne bénéficiait pas d’un ministre de plein exercice.
Dans le gouvernement Lecornu 2 dévoilé hier soir, Stéphanie Rist occupe toutefois le siège de ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées. Elle dispose à ce titre d’un maroquin « de plein exercice », ainsi que d’une ministre déléguée en la personne de Charlotte Parmentier-Lecoq (Autonomie et Personnes handicapées).
Rapporteuse de la réforme des retraites
Médecin rhumatologue et macroniste de la première heure, Stéphanie Rist a été élue députée de la 1ère circonscription du Loiret le 21 juin 2017, dans la foulée de la première victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Celle qui, selon Mediapart, avait failli devenir ministre des Solidarités dans le gouvernement Barnier – « si son suppléant n’avait pas refusé de siéger à l’Assemblée nationale » – en septembre 2024, intégrera donc le gouvernement Lecornu 2 à un poste plus prestigieux.
La députée LREM a notamment fait l’actualité pour sa proposition de loi examinée en février 2023, qui visait à ouvrir la prescription et l’accès direct des patients aux infirmières dites de « pratique avancée » (IPA). Les médecins libéraux avaient alors manifesté derrière des slogans dénonçant « le péril Rist », voire une « Rist-ubérisation de la médecine ».
Autre pièce, ambiance assez similaire : Stéphanie Rist a également été rapporteuse du projet de réforme des retraites à l’Assemblée nationale. Cette même réforme qui a fait descendre dans la rue plus d’un million de personnes dans le cadre de manifestations violemment réprimées.
En octobre dernier, lors des discussions entourant à l’Assemblée nationale le projet de loi de finances 2025, Stéphanie Rist a développé les propositions du groupe macroniste afin de réaliser 3 milliards d’euros d’économies sur les dépenses sociales : renforcer la lutte contre la fraude sociale, ajouter un deuxième jour de carence pour les arrêts maladie, dérembourser certains médicaments, ou réviser le modèle des maladies longue durée. Autant d’arguments qui passeront mal au sein du grand public, notamment lorsqu’ils seront repris à l’envi par un François Bayrou ou un Yannick Neuder,
Plus de 22.000 euros d’« avantages » en provenance des labos
Une autre dimension, liée à son activité professionnelle celle-ci, avait fait parler de Stéphanie Rist avant même qu’elle n’entre à la « chambre basse ».
Dans un article de juin 2017, le journal La République du Centre révélait que la rhumatologue avait « reçu plus de 22.000 euros “d’avantages” en provenance des labos pharmaceutiques, entre 2012 et 2016 ». « Des pratiques légales et courantes, mais qui interpellent, en plein débat sur la moralisation de la vie publique », ajoutait le quotidien orléanais.
« Entre 2012 et 2016, la candidate de La République en Marche dans la première circonscription du Loiret, le docteur Stéphanie Rist, a perçu 212 “avantages” (c’est le terme utilisé par l’État), en provenance de cinq ou six labos pharmaceutiques. Pour l’équivalent de 22.000 euros. De l’argent pour assister à des congrès de chercheurs ou pour des écrits scientifiques, principalement. Ajouter à cela les 65 “conventions d’hospitalité” (repas ou nuits supplémentaires), dont le détail chiffré n’est pas connu. »
Et La République du Centre de s’étonner : que fait-elle concrètement dans ces congrès pour être payée 2.000 euros ? « Je fais des présentations de résultats de recherche scientifique, pose des questions aux intervenants, etc. », répond alors la future députée. « Quinze jours avant, on sélectionne les articles pertinents sur le sujet. Le labo vient juste nous chercher à l’aéroport. Sinon, on ne le voit pas. » En septembre 2014, elle reçoit par ailleurs 2.000 euros du laboratoire belge UCB pour un article dans une revue médicale : « Il n’y a pas de relecture sur ce qu’on écrit. Parfois, on écrit sur des études qui ne sont pas bonnes pour certains médicaments… produits par un labo qui finance la maison d’édition qui nous paie. »
Plus encore, Stéphanie Rist avait créé, « avec l’accord de sa hiérarchie, dit-elle », une entreprise de formation pour adultes afin de transmettre à ses collègues les informations reçues notamment durant les congrès auxquels elle était invitée. « Le CHR confirme, sans pouvoir produire tout document », ajoute le quotidien. Une pratique apparemment courante dans le milieu hospitalier, mais qui interroge malgré tout.
Les liens entre médecins et labos sont supposés être très encadrés depuis le scandale du Mediator. La plateforme Transparence Santé recense en principe les « liens d’intérêts » qui existent entre les praticiens et l’industrie pharmaceutique. Mais cette plateforme demeure incomplète : tous les montants ne sont pas précisés, et les données restent vagues – que recouvre le terme « rémunération », exactement ? En outre, les déclarations d’intérêts sont dépubliées au bout de cinq ans (sauf les conventions en cours). Enfin, Transparence Santé ne recense que les déclarations des labos : une société intermédiaire, par exemple, peut organiser la venue d’un médecin à un congrès en lieu et place du labo, mais elle n’a pas, elle, d’obligation de déclaration[1].
Cela explique qu’à ce jour, on n’y trouve plus, pour Stéphanie Rist, que cinq déclarations : une pour 2015 (60 euros de « repas » par Sanofi Aventis France), une pour 2016 (600 euros de « rémunération » de Roche) et deux pour 2017 (500 euros de « rémunération » d’UCB ; 250 euros de « rémunération » de GNM Healthcare Consulting). La médecin semble donc avoir été fidèle à sa promesse de cesser tout lien rémunéré avec les labos à partir de sa prise de fonction à l’Assemblée en 2017. En revanche, son autoentreprise de « formation continue d’adultes » n’a officiellement pris fin qu’au 31 décembre 2020. Sans qu’on puisse vérifier si elle en a tiré des revenus lorsqu’elle était députée, les comptes n’étant pas dévoilés.
Une moyenne de 558 euros par mois des labos durant six ans
Quelque 22.000 euros en provenance de labos entre 2012 et 2016… ou près du double en six ans ? Dans un article de novembre 2018, Bastamag décerne en effet à la députée LREM le titre de « championne de l’Assemblée nationale » des liens d’intérêts :
« Elle a noué 309 liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique en six ans… Près d’un par semaine ! D’après les chiffres disponibles, les labos ont dépensé 40.196 euros pour les services de cette rhumatologue (13e spécialité la plus approchée des labos selon EurosForDocs, lire notre article “Les labos soignent plus particulièrement les spécialistes du cancer”), soit 558 euros par mois, sous forme d’avantages divers (cadeaux, invitations à des conférences…) ou de contrats. »
Réponse de la principale intéressée à Bastamag : « Il y a eu beaucoup d’innovations à présenter dans ma spécialité ces dernières années, et j’étais chargée par les laboratoires de rapporter les informations issues des congrès pour ensuite former mes collègues. C’est quand même un atout d’avoir travaillé avec eux auparavant pour garder la bonne distance à présent, même si cela ne veut pas dire ne jamais les rencontrer. »
Depuis le début de son mandate de députée, elle dit croiser « encore les laboratoires mais pas à ma demande. Ils nous sollicitent davantage pendant le projet de loi de financement de la sécurité sociale, par écrit. Mais les amendements arrivent dans nos boîtes mail dans tous les domaines de toute façon ! »
Quelques jours après la publication de l’article de Bastamag, Stéphanie Rist est revenue sur ces informations auprès de La République du Centre, confirmant que, sous le statut d’autoentrepreneur, elle avait assuré des formations et des communications pour le compte de laboratoires, « contrats pour lesquels elle a perçu, au total, “40.000 à 50.000 euros” en cinq ans ».
« La parlementaire souligne qu’elle a mis fin à ces activités dès juin 2017, lorsqu’elle a été élue. Et qu’elle a même renoncé à toucher ce qui lui était encore dû lorsqu’elle est entrée au palais Bourbon.
Stéphanie Rist indique aussi que, pour éviter toute suspicion, elle a rompu toute relation avec les laboratoires pharmaceutiques, refusant de les recevoir à l’Assemblée nationale et de prendre part aux votes concernant les médicaments. Elle n’a présenté aucun amendement ayant trait à la pharmacie. »
Aucun amendement ayant trait à la pharmacie proprement dite, peut-être. Mais la loi qui porte son nom, d’avril 2021, a eu de profondes conséquences dans le domaine de la santé, avec, à la clé, la fermeture totale ou partielle de lits voire de services hospitaliers. « Depuis l’entrée en vigueur de la loi Rist, de nombreux services hospitaliers en France ont été contraints de fermer leurs portes ou de fonctionner “en mode dégradé”, laissant les patients sans prise en charge adéquate », dénonçait ainsi le site spécialisé Caducee.net en 2023.
Et ce n’est pas la situation « dégradée » de l’hôpital voironnais, dont les urgences n’ont toujours pas vu leurs horaires s’élargir malgré les promesses du ministre Neuder, qui incite particulièrement à l’optimisme.
Vincent Degrez
(Photo de tête : Stéphanie Rist et Gabriel Attal, photo tirée du site internet de la députée, traitement visuel Rue Haute)
[1] Dans un rapport de 2016, la Cour des comptes listait trois pratiques limitant les investigations de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) dans le secteur de la santé :
– des entreprises prestataires de service s’interposent pour l’organisation des manifestations, ce qui introduit un écran supplémentaire et rend plus complexe la recherche de preuves de cadeau illicite ;
– des filiales étrangères prennent en charge certaines dépenses relatives à des congrès organisés hors du territoire, ce qui permet de réduire le coût total de la manifestation ;
– des subventions sont versées à des associations de médecins, qui vont alors faire office d’écran.
« Toutes ces enquêtes mettent en évidence le développement de pratiques visant à masquer les dérives mais aussi le niveau de complexité auquel les enquêtes doivent faire face », écrivait alors la Cour des comptes. « Elles n’aboutiront qu’à peu de suites contentieuses et à de rares condamnations. »
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