Le premier conseil communautaire du Pays voironnais a permis de désigner Freddy Rey comme successeur de Bruno Cattin au siège de président, ainsi que les vice-présidents et conseillers délégués complétant le bureau exécutif. Avec une petite commotion vers 2 heures et demie du matin, lorsque la candidature de Chokri Badreddine au poste de délégué à la jeunesse a subi un désaveu cruel des votants. Il faudra l’intervention musclée de Julien Polat pour que le vote ne fasse pas l’objet d’un deuxième tour… dans une élection qui a multiplié les zones d’ombre.
La captation vidéo sur YouTube dure pas moins de huit heures : le « conseil d’installation » de la Communauté d’agglomération du Pays voironnais (CAPV), à la suite des municipales de mars dernier, a dû se terminer autour de 3 heures du matin.
Les élus communautaires y ont essentiellement discuté et voté pour la présidence, les vice-présidences et les délégations accordées à certains d’entre eux. Une longue, très longue séance, alors même qu’un seul candidat s’était déclaré pour prendre la suite de Bruno Cattin au siège de président de la CAPV. Et que la désignation du bureau exécutif qu’il proposait ne semblait être qu’une formalité.
Contre l’incertitude du sport : la candidature unique
L’avantage d’une candidature unique, c’est qu’elle vous épargne la glorieuse incertitude du sport. Au conseil d’installation du Pays voironnais, ce jeudi soir, Freddy Rey était ainsi le seul prétendant au costume de président.
Celui qui est également conseiller régional d’Auvergne-Rhône-Alpes – où il siège dans le même groupe que les LR Laurent Wauquiez, Fabrice Pannekoucke et la zemmouriste Catherine Bolze, notamment – a été réélu en mars dernier maire de Saint-Nicolas-de-Macherin. Là aussi, le fait d’avoir été le seul candidat n’a pas dû lui occasionner trop de frayeurs, puisqu’il a décroché 100 % des suffrages exprimés… tout ne convainquant que 50,06 % des inscrits.
Mais jeudi soir, l’heure était d’abord aux discours. Le premier a été prononcé par le président sortant, Bruno Cattin (maire de Voissant), qui a dévoilé son soutien au candidat Rey. Il s’est offert malgré tout un lapsus piquant : en revenant sur les élections de 2020 au Pays voironnais, qui l’avaient vu s’opposer assez brutalement à Julien Polat, maire de Voiron, Bruno Cattin a souligné que, très vite, « nous avons dépassé nos accords initiaux… »
A suivi Julien Polat (maire de Voiron) qui, au mépris du secret du vote, assure, à propos de « son » candidat Freddy Rey : « C’est donc avec enthousiasme qu’il aura ma voix et celle des élus de l’équipe municipale de Voiron, que je salue avec amitié. » Mais aussi Pascal Fortoul (conseiller municipal à Coublevie), Julien Bourry (maire de Saint-Geoire-en-Valdaine) et Gilles Julien (maire de Moirans), la palme de l’éloge le plus appuyé revenant à Carole Serayet, maire de La Murette.
Freddy Rey a finalement été élu au terme de plus d’une heure de discours d’une belle vacuité, et d’un vote secret des 63 conseillers communautaires, par 55 voix « pour », 7 votes « blancs » et 1 vote « nul ».
Magie de la démocratie locale sans doute, chacun des élus qui ont prononcé un discours a décroché une vice-présidence au sein du nouveau bureau exécutif de la CAPV.
Un candidat unique, des postes négociés et réservés, des délégations distribuées… Il ne restait plus qu’à procéder au vote, sachant qu’il n’y avait plus rien à voter. Dans son discours écrit, Gilles Julien évoquait ainsi la candidature unique de Freddy Rey comme le signe de la « volonté d’avancer ensemble »… ou plutôt d’une bétonisation des oppositions potentielles ?
Freddy Rey : « Julien, mon ami, je sais ce que je te dois »
Dans ses brefs remerciements suivant son élection, Freddy Rey a honoré son prédécesseur, mais aussi Julien Polat, maire de la ville-centre – après tout, Saint-Nicolas-de-Macherin abrite moins de 1.000 habitants, quand Voiron compte quelque 22.000 âmes. On me souffle au passage que, si Julien Polat ne s’est pas présenté cette fois pour la présidence, ce serait par crainte que Bruno Cattin se représente lui aussi, et ne gagne une nouvelle fois. Un point vers lequel lui-même semblait pointer dans une récente interview, en confiant : « Non. J’ai tiré les leçons de [l’élection] de 2020. Je ne me relancerai pas dans ce combat. »
Les termes de Freddy Rey sont bien choisis :
« Je voudrais aussi, si vous me le permettez, m’adresser au maire de Voiron, Julien Polat, mon ami. Julien, je sais ce que je te dois. Tu m’as toujours accompagné avec bienveillance. Et au côté d’un professionnel de la politique, on apprend. Et on s’inspire. Que ce soit sous l’ère du mandat qui s’achève comme de celui qui démarre, un mandat avec et sans toi n’est jamais tout à fait le même. Merci infiniment Julien. »
Ce qu’il lui doit, ce sont visiblement d’abord des sièges au bureau exécutif. Là où, sous l’ère Cattin, Voiron avait dû se contenter de trois postes de vice-président, Julien Polat dispose désormais, outre ces trois vice-présidences, de deux sièges de conseillers délégués. L’un pour son soutien de toujours, Yves Allardin, avec une délégation plutôt baroque aux « services mutualisés ». L’autre pour Chokri Badreddine, qui reçoit une délégation « à la jeunesse, à la réussite éducative et à la convention territoriale globale ».
Ce même Chokri Badreddine qui était largement cité par la journaliste de Libération dans son enquête de 2020, intitulée « À Voiron, le maire fidèle à la politique du sbire » (titre qui a, vous l’aurez compris, inspiré celui du présent article). Il était également le protagoniste d’un court article du Postillon, « Voiron : les voyages forment l’élu à la jeunesse », pour un sujet que le groupe d’opposition Voiron Citoyenne dénonçait aussi en 2024 sur son site internet.
Or, si la totalité des vice-présidents et des conseillers délégués ont été élus sans guère de contestation possible (la moins bien élue ayant récolté 46 voix « pour » sur 63 votants), il en va tout autrement pour Chokri Badreddine. Le résultat des urnes se révèle en effet cruel pour l’ex-adjoint de Julien Polat[i] : avec seulement 29 voix « pour » (pour 22 « blancs » et 12 « nuls »), il a convaincu moins de la moitié des 63 votants.
Livide, Freddy Rey annonce ce résultat et, après concertation avec la directrice générale des services du Pays voironnais, annonce un 2e tour, puisque la majorité n’a pas été atteinte.
Il faut sauver le soldat Badreddine
Après cette annonce, la caméra, peu amène à l’égard du principal intéressé, se braque sur un Chokri Badreddine apparemment très affecté :
L’urne est donc ressortie et recommence à passer dans les rangs. Julien Polat se lève de sa chaise et se dirige droit vers Freddy Rey. La vidéo YouTube permet de capter quelques bribes de leur échange : le maire de Voiron assure à son confrère que les « suffrages exprimés », qu’il convient seuls de prendre en compte, ne comprennent pas les votes « blancs » et « nuls ».
Freddy Rey : « On est à 63 exprimés. »
Julien Polat : « Non, on est à 63 votants, mais les suffrages exprimés », c’est hors votes « nuls » et « blancs ». « Non, on est en train de faire une connerie, là ! »
Julien Polat se dirige alors vers l’autre table (qu’on imagine accueillir d’autres membres de l’administratif de la CAPV), réitère ses propos, puis revient vers le centre de la salle : « Bah oui, non mais attendez… Non non mais pas besoin de revoter, hein ! »
L’urne est rangée. Julien Polat retourne à la table administrative où Freddy Rey est déjà présent. Ils discutent à nouveau des voix qui comptent réellement dans le calcul.
Puis le maire de Voiron se détache, clairement énervé : « Quand même ! » Il rejoint Chokri Badreddine (toujours assis à sa table) et s’emporte : « Je viens de leur apprendre » que les suffrages exprimés ne doivent pas comprendre les « blancs » et les « nuls » !
Toujours debout à côté de la table administrative, Freddy Rey paraît indécis. Il consulte les représentantes administratives du Pays voironnais. D’évidence, cette question est moins tranchée dans leur esprit que dans celui du désormais 1er vice-président.
Puis Freddy Rey s’assied et reprend son micro :
« Bien, on ne refait pas le vote. Puisque nous avons 63 votants, 29 bulletins exprimés, donc on a bien 100 % en termes de majorité. Donc cela vaut une élection pour Chokri Badreddine au poste de conseiller délégué. »
Quelques (faibles) applaudissements se font entendre. Il doit être 2 heures et demie du matin.
Reste l’humiliation d’un vote de rejet, que l’intervention passablement virulente de Julien Polat auprès des services du Pays voironnais ne saurait faire oublier.
Isoloirs inutiles, zéro secret du vote…
Restent, aussi, les bizarreries d’une élection qui aura paru bien peu maîtrisée par ses organisateurs. Les isoloirs installés sur le côté gauche de la salle n’auront pas servi. Un conseiller communautaire me précise que ces dispositifs ne leur ont jamais été présentés comme un outil exploitable ce soir-là.
Quant aux bulletins dits « secrets », leur usage ferait presque sourire… s’il n’avait pas procédé des pires renoncements.
Chaque votant a reçu une enveloppe et un papier blanc pour chaque vote. Or, comme il n’y avait pas de choix entre plusieurs candidats, l’éventail des possibilités se retrouvait réduit comme peau de chagrin : soit vous notez le nom de la personne proposée par le président (vote « pour »), soit vous ne notez rien (vote « blanc »), soit vous ne mettez pas le papier blanc dans l’enveloppe (vote « nul »). Il est arrivé, pour le vote du 12e vice-président, qu’un(e) conseiller(ère) communautaire écrive « Patrick Buisson » au lieu du candidat proposé (Laurent Ailloud). Ce vote a simplement été comptabilisé comme un suffrage exprimé valide – équivalent à un « contre », imagine-t-on.
Problème : tous les voisins des votants voyaient aisément ce qu’ils choisissaient de faire. S’ils écrivaient un nom sur le papier, c’était forcément celui du candidat proposé. S’ils ne notaient rien, c’était « blanc » ; s’ils ne mettaient pas le bulletin dans l’enveloppe, « nul ».
Le secret du vote était, de facto, réduit à néant.
Admettons que vous faites partie d’un groupe assez nombreux – celui de Voiron, par exemple, qui compte pas moins de 14 conseillers communautaires, dont 12 pour la seule majorité de Julien Polat. Vous souhaitez profiter du vote secret pour marquer votre désaccord avec l’un des choix opérés par le nouveau président en concertation avec le maire de Voiron. Cela vous est impossible. Car il se trouvera forcément un autre membre de votre groupe pour constater que vous n’avez pas rempli votre bulletin de vote comme il le fallait. Il était d’ailleurs parfaitement possible à un votant de lire ce qu’écrivait son ou sa voisin(e) de table.
Plus encore, avec un bulletin vierge de toute indication, comment vote-t-on contre un candidat lorsqu’il n’y a pas d’alternative ? En l’occurrence, comment voter « contre » la délégation[ii] accordée à Chokri Badreddine ? En écrivant « je vote contre Chokri Badreddine » ? En écrivant un autre nom, comme pour Laurent Ailloud ?
Le résultat est clair : chacun des candidats a mathématiquement obtenu 100 % des suffrages exprimés, puisque les votes désignés comme « blancs » et « nuls » étaient exclus de cette catégorie. L’École des fans au conseil communautaire.
Vincent Degrez
[i] Sous la mandature précédente (2020-2026), Chokri Badreddine était adjoint au maire de Voiron chargé de la jeunesse, de la politique de la ville, des jumelages et de l’ouverture à l’international. Dans le présent exécutif municipal, il est devenu « simple » conseiller. Quant à sa délégation, elle s’est elle aussi vue rabotée, puisqu’il doit désormais se contenter de la politique de la ville et des relations internationales – le goût des voyages, sans doute. Peut-être la délégation accouchée au forceps au Pays voironnais agit-elle comme une forme de compensation.
[ii] Signalons au passage qu’une telle délégation vaut, à son récipiendaire, une indemnité annuelle qui atteignait 8.681,40 euros brut en 2025. Le président de la CAPV a touché 43.407,12 euros brut l’an dernier, contre 17.362,80 euros pour les vice-présidents. À quoi s’ajoutent les éventuelles indemnités perçues dans le cadre d’autres structures : 4.603,56 euros pour Luc Rémond (alors maire de Voreppe) au SMMAG, 4.603,56 euros pour Bruno Cattin (alors président de la CAPV) au SMMAG également, 5.050,92 euros pour Didier Gonzales (Saint-Sulpice-des-Rivoire) au SIEGA. Freddy Rey a reçu quant à lui 5.825,40 euros au SIAGA et 922,40 euros au Symbhi.
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