Loi Duplomb 2 : la Confédération paysanne dénonce la «logique des Shadoks» du sénateur LR
Le sénateur (LR) Laurent Duplomb, auteur de la loi qui porte son nom et qui vise notamment la réintroduction de deux pesticides, l’acétamipride et le flupyradifurone, était en déplacement fin mai dans une exploitation iséroise. Des représentants de la Confédération paysanne étaient présents. Dans un communiqué de presse, ils dénoncent les propos de l’élu de droite, entre « assemblage de références guerrières » et « divorce avec les données scientifiques ».
Le 28 mai dernier, Laurent Duplomb, sénateur (LR) de la Haute-Loire et rapporteur du projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles (dite « loi Duplomb »), était en Isère, dans une exploitation de Val-de-Virieu plus exactement, pour officiellement « recueillir les attentes du terrain en amont de la poursuite de l’examen du texte au Parlement, prévue le 29 juin ».
Plusieurs membres de la Confédération paysanne étaient présents à cette rencontre et ont diffusé, le 4 juin, un communiqué de presse à la conclusion sans appel : « Le sénateur Duplomb est venu servir la soupe aux agriculteurs à Val-de-Virieu. Indigestion assurée, tant son discours fleuve était truffé d’approximations, d’omissions, de mensonges patents et de sophismes. »
Duplomb en Isère : « un assemblage de références guerrières » pour « réécrire une histoire de l’agriculture française »
Sous prétexte de venir à la rencontre des agriculteurs, Laurent Duplomb « s’est surtout écouté parler pour se trouver d’accord avec lui-même », déplorent les signataires du communiqué. « Nous avons donc subi 1 h 30 de prose en style libre, tout en pédagogie, qui n’a laissé que quelques minutes de questions pour lui permettre de caler encore un peu plus de potage dans ses réponses. »
Son intervention ? Un « assemblage de références guerrières, destiné à réécrire une histoire de l’agriculture française ».
« À travers son introduction lunaire sur les guerres de 1870 et de 14-18, M. Duplomb a vanté les mérites et le sens du sacrifice agricole, normalisant le statut de chair à canon anonyme de ces paysans. Logiquement, il faut donc aujourd’hui “réarmer” le monde agricole, en phase avec sa comparaison plus précise énoncée à La Voulte-sur-Rhône : “Aucun gouvernement n’aurait fait la guerre, parce qu’on sait que ça tue les hommes”, en réponse à l’alerte sanitaire lancée par des chercheurs du CNRS. »
Une vingtaine de biologistes venaient en effet d’appeler, dans un texte publié par la revue Science, les parlementaires français à rejeter la proposition de loi dite « Duplomb 2 » visant à faciliter l’utilisation d’insecticides aujourd’hui interdits. Une proposition introduite par le sénateur LR à la suite de la censure partielle de son premier texte par le Conseil constitutionnel, qui avait entériné une grande partie du texte mais censuré l’autorisation des néonicotinoïdes (parmi lesquels l’acétamipride).
Quant aux propos du sénateur, la Confédération paysanne fait référence à un reportage de la radio publique Ici Drôme Ardèche sur la venue du sénateur en Ardèche, début mai. Laurent Duplomb y avait affirmé une vision particulière du rôle des scientifiques, qui ne devraient pas, selon lui, interpeler les parlementaires : « Ils disent plein de choses », estimait-il au micro d’Ici. « Ils appellent les parlementaires à ne pas voter la loi. D’abord, ce n’est pas le sens d’un scientifique du CNRS que d’appeler les parlementaires. »
« Le politique n’a pas que la science à prendre en compte », ajoutait le sénateur LR. « Il y a aussi l’intérêt général de la nation. Aucun gouvernement n’aurait fait la guerre, parce qu’on sait que ça tue les hommes. Et pourtant, il y a eu des gouvernements qui ont été à un moment ou à un autre confrontés à cette décision. Donc, la politique, ce n’est pas de la science. »
Laurent Duplomb « assume presque sans détour les conséquences meurtrières de ses propositions, et s’assoit cyniquement sur la proportion accrue de lymphomes, leucémies ou cancers de la prostate, notamment chez les salariés et les agriculteurs exposés aux pesticides », traduisent les signataires du communiqué de presse.
La « logique des Shadoks » du sénateur Duplomb
L’« arc narratif » du sénateur Duplomb « s’emploie ensuite à décrire le monde magique des coopératives (et [la coopérative laitière] Sodiaal en particulier), qui redonneraient le pouvoir aux paysans », reprend le communiqué. « Il ne sera pas fait mention de la situation d’omerta dans laquelle sévissent quelques-unes des plus grosses coopératives agricoles aujourd’hui. »
Selon la Confédération paysanne, toutes ces « contorsions » de l’élu LR « face à l’Histoire veulent emmener son auditoire vers une conclusion naturelle : il y a un sens unique à tout cela, un seul modèle et “pas d’alternatives” ». « Ces relents du XXe siècle et des grandes heures de Thatcher montrent la vision passéiste et dépassée de M. Duplomb, encore à vanter les mérites du “modèle familial”, mais qui n’a pas encore été informé de l’impasse actuelle du renouvellement des générations agricoles. » Une « idéologie qui se défend d’en être une, au nom du bon sens paysan », « et tant pis pour les collègues qui rejoignent prématurément les cimetières, par manque manifeste dudit bon sens ».
Les signataires exposent « toujours la même rengaine : “Trop de normes, trop d’interdits, trop de charges” », ainsi que la « logique des Shadoks » du sénateur Duplomb : « Si on n’a pas les moyens de tester tous les produits interdits dans l’agriculture aujourd’hui, autant les autoriser. »
Et de pointer l’exemple donné par l’élu de droite : les haies en France, qui « seraient plus nombreuses aujourd’hui qu’en 1950, géoportail à l’appui (sic) ». Problème : le ministère de l’Agriculture lui-même écrivait, en mai 2023, que 70 % du linéaire de haies ont disparu des bocages français depuis 1950 : « Sous l’effet conjoint du remembrement agricole et du déclin de l’activité d’élevage, la surface en haies et alignements d’arbres en France métropolitaine est en constante diminution, malgré les programmes de plantations. La perte est estimée à 23.500 km par an sur la période 2017-2021 pour un linéaire total de haies estimé par l’Institut géographique national à 1,55 millions de km. » Soit une perte de 1,5 % par an.
« La proposition de loi ne met pas les autorités publiques en mesure d’agir dans le respect du principe de précaution »
La Confédération paysanne dénonce le « divorce » entre Laurent Duplomb et les données scientifiques. « Il va jusqu’à nier l’avis du Conseil d’État qui estime que “la proposition de loi ne met pas les autorités publiques en mesure d’agir dans le respect du principe de précaution” », avancent-ils.
La proposition de loi en question, déposée le 30 janvier 2026 par Laurent Duplomb, Franck Menonville (UDI), Vincent Louault (Horizons), Bernard Buis (Renaissance) et Henri Cabanel (ex-PS), visait « à atténuer la surréglementation relative à l’utilisation de produits phytopharmaceutiques pénalisante au regard de la concurrence européenne afin d’éviter la disparition de certaines filières agricoles ». En gros, ils souhaitent lever les limitations quant à l’usage de pesticides pour, selon eux, éviter que les agriculteurs français pâtissent de la concurrence venue de pays où ces limitations n’existent pas.
Dans son avis, le Conseil d’État estime que, « faute d’organiser une évaluation des risques appropriée avant la délivrance des dérogations prévues (…), la proposition de loi ne met pas les autorités publiques en mesure d’agir dans le respect du principe de précaution ».
Il observe par ailleurs que « l’octroi de la dérogation n’est pas soumis à une condition de fond tenant à ce qu’elle ne soit pas susceptible d’engendrer des risques significatifs pour la santé humaine ou d’affecter de manière grave et irréversible l’environnement ». Ce qui pose un problème considérable pour l’avenir, car « l’absence d’une telle garantie légale permettrait au pouvoir réglementaire d’accorder la dérogation indépendamment du niveau de risque qu’elle implique pour l’environnement ou la santé humaine », et « de la maintenir y compris dans le cas où de nouvelles études scientifiques conduiraient à réévaluer le niveau de risque à la hausse voire à établir l’existence d’effets néfastes significatifs pour la santé humaine ou l’environnement ».
Autrement dit, malgré un risque revu à la hausse en raison de nouvelles études scientifiques, l’État pourrait parfaitement maintenir ces dérogations à l’usage de produits phytopharmaceutiques.
En outre, une autorisation accordée par un ministère ne s’accompagne pas du même niveau de contraintes qu’une autorisation délivrée par un organisme tel que l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), qui dépend pourtant du ministère de l’Agriculture. Le Conseil d’État souligne ainsi que, « si les autorisations de mise sur le marché de produits phytosanitaires délivrées par l’Anses sont conditionnés par le respect de critères tenant à leur incidence sur l’environnement et aux risques sanitaires qu’ils suscitent, il n’en va pas de même des autorisations temporaires et dérogatoires délivrées par le ministre chargé de l’agriculture ».
« Cultiver sans pesticides est faisable » selon l’INRAE
En 2025, ajoute la Confédération paysanne, « un rapport de l’INRA (en fait l’INRAE, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, né en 2020 de la fusion de l’INRA et de l’IRSTEA, NDLR) proposait des alternatives à l’utilisation des néonicotinoïdes ». Par ailleurs, le même INRAE a publié en février dernier une nouvelle étude où il démontre que « cultiver sans pesticides est faisable techniquement et économiquement, sous certaines conditions. La mise en œuvre de ces systèmes de production suppose notamment une diversification des successions culturales, des filières de commercialisation adaptées, et une valorisation économique des produits issus de ces systèmes. »
« Les alternatives sont là, et M. Duplomb choisit de les ignorer », concluent les auteurs de ce communiqué cosigné par Addear 38, Atelier Paysan, Les ami.es de la Conf 38, Adabio, Solidaire 38, Alternatiba, l’association Espace Nature Environnement et le Réseau AMAP. « M. Duplomb mène une entreprise de tromperie du monde agricole et de sabotage de la santé publique : il est l’allié du cancer et nous continuerons à le faire savoir. »
Vincent Degrez
(Photo de tête © Montage Wikimedia/Prad-Fan/Pexels/Mrt Ziolko/Rue Haute)



