INFO RUE HAUTE | Après les deux procédures introduites au tribunal administratif contre la construction du nouveau siège de l’entreprise King Jouet à côté de la gare de Voiron, un particulier a déposé plainte au pénal, avec constitution de partie civile, « pour des faits susceptibles de constituer un délit de favoritisme et de trafic d’influence ». Ce Coublevitain déplore notamment l’opacité entourant ce dossier qui avance en dépit des recours.
C’est par hasard qu’Alain Rochedy a découvert le projet de King Jouet à côté de la gare de Voiron. « J’ai vu les panneaux de permis de construire fixés aux grilles du parking des Frères-Tardy, j’ai fait quelques recherches sur Google et je suis tombé sur les articles du Dauphiné libéré et de Rue Haute, entre autres. »
Né de parents ouvriers agricoles, le Coublevitain a fait des études, est devenu ingénieur et patron d’entreprise – il préside les Éditions Dilingco, société active notamment dans les jeux sérieux (serious games) pour apprendre avec le numérique. Les projets, au sens large, représentent son lot quotidien.
« À cet endroit, j’ai imaginé un musée animé de l’évolution. » Il détaille son idée dans un document qu’il communique à Rue Haute (un descriptif plus complet est disponible en fin d’article) : « Inspiré des studios Universal ou du parc Astérix, il s’agira toutefois d’une version plus compacte, conçue sur deux niveaux et occupant les 6.700 m² disponibles de terrain. Autre particularité : le parc ne proposera pas de manèges, mais exclusivement des présentations scénographiées. »
Ces espaces immersifs seront réalisés en grandeur nature ou à l’échelle 1/2. « Ils pourront intégrer des automates, des décors enrichis de projections vidéo, des jeux de lumière ainsi que des avatars costumés d’époque, capables d’interagir autant que possible avec le public. Le musée animé de l’Évolution (Maé) reposera sur un principe central : la reconstitution fidèle, l’illusion du réel et la mise en relation entre les acteurs du passé et les visiteurs d’aujourd’hui. »
Fort d’une expérience dans le tourisme à Nice, Alain Rochedy complète cette dimension à la fois ludique et éducative par une partie « logement », en profitant du travail réalisé autour du couvent des Dominicains à Coublevie. Et qui pourrait inclure une partie « hôtellerie » en lien avec son musée. Sur son site internet, la mairie de Coublevie écrit en effet :
Restaurer le Couvent des Dominicains, c’est s’engager pour créer un lieu de vie aux multiples usages (économiques, culturels, sociaux).
Entre des activités culturelles (événements, concerts, spectacles), professionnelles (location de salles, séminaires, salle de travail), artistiques et créatives, de convivialité (café, restaurant) et d’hospitalité (hébergement hybride, professionnel ou tourisme), le lieu peut se transformer en un véritable espace de vie.
Une « logique de développement », mais laquelle ?
Problème : lorsqu’Alain Rochedy développe son projet, le dossier « King Jouet » est déjà largement engagé. Les permis d’aménager et de construire ont été délivrés – la population voironnaise n’a découvert les plans de Julien Polat, maire de Voiron, et de Philippe Gueydon, patron de l’entreprise de jouets, que mi-juillet 2024. Les permis seront accordés un mois plus tard.
Pour Alain Rochedy, l’aspect « privé » de cette opération n’est pas acceptable. « Je ne pouvais rester silencieux face à des partis pris aussi flagrants, dont l’unique objectif semble être de s’attirer les bonnes grâces de tous, au détriment de l’intérêt général, le véritable, celui de l’économie, de l’emploi et de l’innovation », écrit-il dans un livre à paraître, intitulé Mémoires d’un poil d’éléphant. « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que le projet de siège social King Jouet sur le parking Tardy soit abandonné au profit d’un vrai projet d’intérêt général. »
Un projet tel que le sien. Car si, à ses yeux, « le transfert du siège social de King Jouet créera peu d’emplois et ne générera pas de production de richesses », son musée représente à l’inverse « des centaines d’emplois potentiels et des retombées économiques ».
Le 28 juin 2025, il écrit donc à Julien Polat pour lui faire part de son étonnement face à l’absence de mise en concurrence dans l’attribution des deux parcelles à King Jouet. Un mois plus tard, la mairie lui répond qu’il s’agit d’une cession de gré à gré, menée « conformément aux dispositions du Code général de la propriété des personnes publiques », sachant que « la vente d’un bien appartenant au domaine privé d’une commune n’est pas soumise à une obligation de mise en concurrence ».
Quant à l’acquéreur des parcelles, il n’est pas n’importe qui : « L’entreprise King Jouet, bénéficiaire de cette cession, est un acteur économique incontestable, reconnu par son dynamisme et son engagement local. Son implantation sur ce site s’inscrit dans une logique de développement cohérente avec les orientations stratégiques de la ville, tant en matière d’emploi que d’attractivité économique. »
On ignore en réalité quelle « logique de développement », « en matière d’emploi » comme « d’attractivité économique », préside à ce dossier. L’étude d’impact, produite par les services de la Ville de Voiron pour justifier la construction à cet endroit du nouveau siège social de King Jouet, ne contenait quasiment aucun chiffre et, en termes d’impact, se montrait presque exclusivement favorable à l’entreprise.
Quant à King Jouet, au-delà des slogans marketing (tels que « créer un cercle vertueux du vivre/travailler/consommer en un même lieu », lisible sur l’un des panneaux fixés début janvier aux grilles du parking), aucun document n’a été produit – ou, du moins, rendu public – pour détailler les effets positifs attendus pour le centre-ville, l’emploi et l’économie voironnais.
Suspendre les travaux de la parcelle Tardy ? Spoiler alert : ce ne sera pas le cas
La vente des parcelles à l’entreprise semblant régulière, Alain Rochedy abandonne ce premier recours administratif. Mi-août, il envoie néanmoins un e-mail au cabinet de Julien Polat et à sa secrétaire, ainsi qu’à une personne de King Jouet, avec copie à Rue Haute, au Dauphiné libéré et aux deux têtes de liste de l’opposition à Voiron. Il y présente son projet de « parc d’attractions orienté jouet sur le site du parking Tardy ». Et propose que ce parc soit placé « sous l’égide du groupe King Jouet », et qu’il porte même le nom de « King Jouet Land ». Façon d’intégrer son « rival » dans le dossier pour débloquer la situation.
Il demande par ailleurs au maire de Voiron d’organiser un référendum local afin que les habitants puissent être informés et s’exprimer sur ces deux options.
À ce courriel, Alain Rochedy dit n’avoir reçu aucune réponse.
Début septembre, il introduit donc un recours administratif préalable obligatoire (RAPO) auprès de la Ville, « avant saisie du tribunal administratif », pour « distorsion de concurrence ». Dans le courrier adressé à Julien Polat, il écrit : « Vous n’avez pas répondu à mes courriels. » À sa demande de rendez-vous, la secrétaire du maire lui aurait répondu que celui-ci n’avait « pas le temps » de le recevoir, « trop occupé par les visites d’établissements scolaires ».
« En prenant ouvertement parti pour le projet de M. Gueydon, en refusant d’analyser ma proposition, vous privez les Voironnais du droit de savoir et de décider du futur de leur ville », s’agace Alain Rochedy. Qui propose une nouvelle fois une entrevue avec Julien Polat et Philippe Gueydon, « pour clarifier nos positions ».
Deux semaines plus tard, il se résout à envoyer un nouveau courrier, au maire de Voiron et au patron de King Jouet, pour exiger des réponses. Si celles-ci ne sont pas satisfaisantes, il prévient qu’il saisira le tribunal administratif de Grenoble. Entre-temps, il veut contacter Coralie Gueydon, fille du directeur général et future co-patronne de l’entreprise, « pour qu’elle analyse les éléments en faveur d’un accord entre nos deux sociétés sur l’implantation d’un Maé sur le site Tardy ».
« Dans l’attente », conclut-il, « il serait bon de suspendre les travaux en cours sur le site Tardy ». Les travaux ne seront pourtant pas suspendus, comme on le constate en septembre avec la destruction de la dalle Sernam ; en décembre avec la réalisation de la rampe d’accès au parking résiduel ; aujourd’hui, avec les travaux préparatoires au chantier de construction du siège de King Jouet, déjà bien avancés.
« Une utilisation partisane des moyens de la mairie »
Alain Rochedy devra patienter jusqu’au 17 octobre pour obtenir une réponse de Julien Polat.
Dans un courrier, celui-ci lui indique que les délibérations ayant acté la vente des parcelles à King Jouet ont été « régulièrement adoptées par le conseil municipal » et sont « devenues exécutoires à compter de leur transmission à la préfecture et de leur affichage réglementaire ». « À ce jour, aucune observation n’a été formulée par les services préfectoraux à leur sujet », ajoute le maire.
Au-delà, c’est l’aspect « non abouti » du projet de musée animé de l’Évolution qui fait, semble-t-il, tiquer le maire. Selon lui, le Maé « relève pour l’instant davantage du concept que d’un projet abouti ». Il mentionne l’absence d’étude de faisabilité, d’identification des besoins en surfaces, de budget prévisionnel d’investissement et de fonctionnement, de plan de financement global, de « business plan intégrant des hypothèses de fréquentation et un seuil de rentabilité », de calendrier prévisionnel de mise en œuvre, et de « réflexion aboutie sur la forme juridique que pourrait prendre votre structure ».
Remarquons que, si la Ville dispose d’un « business plan » de King Jouet « intégrant des hypothèses de fréquentation » des commerces et restaurants du centre-ville par ses salariés,et prouvant ainsi que le déménagement de son siège depuis les Blanchisseries est apte à « créer un cercle vertueux du vivre/travailler/consommer en un même lieu » et à « renforcer l’attractivité du centre-ville de Voiron », elle n’a pas jugé bon de le rendre public.
« Ce courrier, rédigé en bonne et due forme et d’un ton courtois, émane sans doute du service contentieux plutôt que du cabinet du maire », commente Alain Rochedy dans son livre à paraître. « Il n’en demeure pas moins qu’il constitue une utilisation partisane des moyens de la mairie. »
À l’argument sur l’impréparation liée à son projet, il rétorque :
« Après des mois à solliciter la Mairie et la société King Jouet pour faire reconnaître mes droits, on me reproche aujourd’hui de ne pas avoir élaboré de business plan. Pourtant, il m’était impossible, en tant que Président de société, d’engager des démarches aussi lourdes et coûteuses alors que je savais que le terrain Tardy avait été vendu à mon concurrent. Dans ce contexte, je considère la réponse de la Mairie à mon recours comme profondément malhonnête, pour ne pas dire franchement vicieuse. »
Par e-mail au maire de Voiron avec copie à King Jouet, Alain Rochedy assure avoir « consacré beaucoup de temps et d’efforts à tenter d’établir une relation objective et constructive avec la Direction de King Jouet ainsi qu’avec vous, ce qui, malheureusement, a freiné le développement de ma société ». Des investisseurs, affirme-t-il, « se sont montrés prêts à m’accompagner dans l’élaboration d’un business plan solide et cohérent. Avant de prendre contact avec eux, j’attends un retour de Monsieur Gueydon concernant ma proposition de création d’une SAS Maé musée animé de l’Évolution. »
Dans l’idée d’intégrer King Jouet à son projet, le Coublevitain a en effet imaginé de créer avec elle une nouvelle société, « Maé musée animé de l’Évolution ». Son capital social serait constitué de trois apports en nature :
– pour King Jouet, le terrain acquis sur le site Tardy (sachant qu’entre-temps, l’entreprise ne comptait plus acheter qu’une des deux parcelles, l’autre restant propriété de la commune, à charge de celle-ci d’y construire le parking-silo à ses frais, soit près de 7 millions d’euros), « coté à 30% du capital social de la nouvelle société ».
– pour la société d’Alain Rochedy, la marque et le concept Maé, « cotés à 10% du capital social ».
– pour la Ville, le terrain prévu pour le parking-silo, « coté à 10,1% du capital social ».
Les 49,9% restants devaient être répartis entre divers investisseurs, « avec une règle selon laquelle aucun de ces actionnaires ne peut détenir plus de 20% des actions ».
Une plainte au pénal « pour des faits susceptibles de constituer un délit de favoritisme et de trafic d’influence »
Une proposition propre à convaincre Philippe Gueydon ? Sa secrétaire de direction douche les espoirs d’Alain Rochedy : « Nous avons bien reçu vos différents mails et courriers. Sans prendre position sur les projets présentés, nous ne pouvons dans tous les cas donner une suite favorable à votre demande d’apport en nature du tènement acheté à la commune. En effet, celui-ci correspond juste à notre besoin afin d’implanter notre futur siège social. Comme vous avez dû l’apprendre, le projet de parking silo est par ailleurs repris par la collectivité. Très cordialement. »
On comprend en filigrane qu’il n’a jamais été question d’envisager une collaboration avec le Coublevitain : le terrain acquis par King Jouet ne saurait servir à autre chose qu’à accueillir un siège flambant neuf.
Il faut dire que le calendrier ne favorisait pas Alain Rochedy. Officiellement, l’avant-projet de King Jouet aurait été présenté pour la première fois à l’exécutif municipal le 6 décembre 2023. Cela signifie que les premiers contacts entre Philippe Gueydon et Julien Polat sur le sujet datent de bien avant… et que, lorsqu’Alain Rochedy découvre le projet King Jouet, celui-ci est déjà bouclé. Deux recours au tribunal administratif n’ont pas découragé la Ville et l’entreprise d’avancer bille en tête. Alors, une idée de musée animé…
De guerre lasse, le 5 décembre, Alain Rochedy fait part aux deux parties prenantes qu’il a déposé une plainte pénale « auprès du Procureur de la République de Grenoble pour des faits susceptibles de constituer un délit de favoritisme et de trafic d’influence ». Il y demande, « dans l’attente de la position du Procureur », que les travaux sur le site Tardy soient suspendus, et que Julien Polat informe les élus voironnais, lors du conseil municipal du 10 décembre, de l’existence de cette démarche. Ce qui ne sera pas fait.
C’est précisément à la fin de ce conseil municipal qu’Alain Rochedy vient me rencontrer, ainsi que la cheffe d’agence du Dauphiné libéré, pour évoquer ce dossier. Je m’entretiendrai avec lui deux semaines plus tard.
Au-delà du projet de musée, c’est sur l’opacité du « dossier King Jouet » qu’Alain Rochedy insiste. Sur cette façon d’avancer dans l’ombre, de ne dévoiler les choses qu’une fois l’affaire décidée, les permis de construire et d’aménager délivrés, les plans dessinés, les coûts négociés.
Malgré son insistance, le Coublevitain n’aura pas été reçu par Julien Polat ni Philippe Gueydon. Ce dernier et sa fille ont pourtant organisé des entrevues avec les élu·es minoritaires du conseil municipal (dont celles et ceux qui avaient introduit un recours au tribunal administratif), avec le particulier qui a introduit l’autre recours… non pas tant pour négocier, peut-être, que pour évaluer leur résolution.
Loin de laisser entendre qu’ils seraient ouverts à la discussion, le maire de Voiron et le patron de King Jouet ont mobilisé la « grosse artillerie » médiatique pour réaffirmer leur position. Le premier dénonçant pêle-mêle la « mélenchonisation de l’opposition municipale qui a décidé de conflictualiser tous les sujets », « une prise en otage » du projet King Jouet « au titre de sa symbolique », une manœuvre « d’une gravité phénoménale » qui menace la pérennité à Voiron « d’une société leader européen dans son domaine ». Le second menaçant carrément de quitter Voiron s’il n’obtenait pas le terrain à côté de la gare… et refusant mes propositions d’interview.
Siège social contre musée, déménagement contre création : quelle que soit la crédibilité que l’on souhaite accorder au projet d’Alain Rochedy, n’aurait-il pas été justifié d’en informer les habitants et de pouvoir en discuter publiquement ?
Vincent Degrez
Un musée animé de l’évolution à Voiron
Ce projet, porté par Alain Rochedy, président de la SAS Éditions Dilingco, vise à aménager un parc à thème sur le terrain Tardy à proximité de la gare SNCF de Voiron. Inspiré des studios Universal ou du parc Astérix, il s’agira toutefois d’une version plus compacte, conçue sur deux niveaux et occupant les 6.700 m² disponibles de terrain. Autre particularité : le parc ne proposera pas de manèges, mais exclusivement des présentations scénographiées.
Ces espaces immersifs seront réalisés en grandeur nature ou à l’échelle 1/2. Ils pourront intégrer des automates, des décors enrichis de projections vidéo, des jeux de lumière ainsi que des avatars costumés d’époque, capables d’interagir autant que possible avec le public. Le musée animé de l’Évolution reposera sur un principe central : la reconstitution fidèle, l’illusion du réel et la mise en relation entre les acteurs du passé et les visiteurs d’aujourd’hui.
Au rez-de-chaussée du parc à thème, les visiteurs pourront circuler librement d’une présentation à l’autre. Le sous-sol accueillera un parcours de visite en navettes autoguidées. Celles-ci emprunteront une boucle de plusieurs centaines de mètres serpentant entre des scènes successives, chacune installée dans un espace distinct, délimité par les courbes du tracé.
Les navettes, pouvant transporter une quarantaine de personnes, seront conçues sans toit pour offrir une visibilité maximale. Grâce à leurs roues surbaissées, elles évolueront au plus près des décors, garantissant une immersion totale. Le site sera entièrement accessible, notamment grâce à des ascenseurs reliant les deux niveaux et à une conception des navettes adaptée aux personnes en situation de handicap.
Des puits de lumière traverseront la voûte, modulables en intensité pour segmenter le parcours, isoler les animations, apporter une lumière naturelle ou encore recréer des effets d’aurores et de crépuscules selon les besoins scénographiques. L’ensemble sera sublimé par des jeux de lumière, des hologrammes et des créatures fantastiques, promettant une expérience immersive inédite.
Les séries thématiques principales seront l’habitat, les transports, les jouets, l’écriture et le papier, l’information, l’énergie.
Source : Alain Rochedy.
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