Le groupe majoritaire au conseil municipal de Coublevie a exclu cinq de ses membres en décembre dernier. Peu avant un conseil municipal tendu, ils s’étaient confiés à Rue Haute sur le malaise qui existait au sein de la majorité depuis plusieurs années, sur la gestion de la maire, et sur leur soulagement de retrouver une forme de liberté. Rencontrés, la maire et l’un de ses conseillers municipaux ont réagi à leurs propos.
Dans cet article, vous apprendrez peut-être que :
cinq élus de la majorité ont été exclus de leur groupe au conseil municipal de Coublevie ;
ils remettent en cause la gestion de la maire, Adrienne Pervès ;
la maire et l’un de ses conseillers municipaux renvoient la responsabilité de cette décision aux cinq ex-membres de la majorité.
Lorsque la liste « Avenir Coublevie » a été créée et que ses membres ont commencé à travailler sur un programme en vue des élections municipales de 2020, les objectifs étaient clairs : limiter les constructions, ne pas augmenter les impôts, favoriser la concertation et la démocratie participative, etc. « Au début du mandat, chacun a pris ses marques », se souvient Fabien Palisse. « Nous avons créé des groupes de travail. Le groupe “communication” a réuni plusieurs d’entre nous, avec Adrienne Pervès (tête de liste devenue maire, NDLR). Au début, tout s’est bien passé. » Isabelle Provent enchaîne : « L’idée était vraiment de chercher les compétences. »
Au fil du temps, selon eux, la communication est de plus en plus contrôlée par Adrienne Pervès. « Elle gérait directement les mises à jour du site internet, et a lancé la mise en place d’un nouveau site sans nous le dire, en menant un travail avec un prestataire, en toute discrétion », illustre Fabien Palisse. « On a été prévenus la veille de sa mise en ligne », prolonge Isabelle Provent.
L’ambiance, parallèlement, se dégrade. Fabien Palisse et Isabelle Provent quittent le groupe « communication », bientôt rejoints par Agnès Le Calvé. « Ce groupe a représenté un travail considérable », détaille celle-ci.« Nous avons réalisé des logos, produit le magazine municipal semestriel CoublevieMag, le mensuel Couble’Village, assuré la rédaction d’articles – même si c’est Adrienne qui imposait les sujets. »
Hausse d’impôt pour « sauver » la crèche : « Erreur ou volonté d’enfumage ? »
Au sein du groupe « finances », Fabien Palisse, Isabelle Provent et Corinne Soinne demandent à plusieurs reprises à ce que les recettes et les dépenses soient en équilibre, « plutôt que de dépenser et de voir ensuite comment financer. Le budget 2025, c’est Adrienne qui l’a construit. »
Selon eux, les finances ont été la source de la première grosse tension qui a émergé voici trois ans. « Adrienne Pervès aime bien dépenser, surtout l’argent des autres », déplore Fabien Palisse. « Elle voulait augmenter les impôts, ce qui a provoqué une forte opposition en interne. » Or, l’investissement sans hausse d’impôts était l’un des éléments-clés du programme pour les municipales de 2020 :
La crèche est au cœur des débats. « Elle était en difficulté financière, on devait remettre au pot. La CAF avait fait valoir qu’en Isère, Coublevie était la commune qui finançait le moins sa crèche. Adrienne nous a prévenus : si on n’augmente pas les impôts, il faudra la fermer. Le 11 mars 2024, en réunion de majorité, elle sort un paperboard, chacun doit donner le chiffre qu’il préconise pour la hausse des impôts, on négocie… On se serait cru dans une salle d’enchères. »
Les cinq élus qui réclament de renoncer à toute augmentation d’impôts sont de facto exclus de la discussion, selon le principe qu’« eux, ils s’en foutent ». En fin de compte, on fait la moyenne des propositions : 8,5 % de hausse.
Encore faut-il voter cette mesure en conseil municipal, le 29 mars 2024. Or, certains membres sont opposés à l’augmentation : comment faire ? L’opposition propose un vote à bulletin secret. Ce n’était pas prévu, quelqu’un doit sortir de la salle pour aller chercher la panière… Résultat du vote : 14 « pour », 11 « contre », 2 absentions. Les 8,5 % passent, mais, au vu des voix exprimées, certains élus de la majorité ont clairement voté « contre ».
Le procès-verbal de ce conseil cite Antoine Cloppet, adjoint à l’urbanisme : « La majorité demande une hausse des impôts notamment pour assurer la survie de la crèche. S’il n’y a pas de hausse de la taxe foncière, Monsieur Cloppet assure qu’il faudra supprimer certains services publics. Par ailleurs, Monsieur Cloppet qualifie le vote à bulletin secret de “limite”, il aimerait que les personnes assument leurs choix. »
On dégage donc des crédits exceptionnels en dégageant, si l’on en croit le « rapport d’orientation budgétaire 2025 », 50.000 euros supplémentaires en 2024 et 115.000 euros en 2025 par rapport à 2023 (année où il avait déjà été décidé de ne pas facturer à la crèche le loyer de 35.000 euros). Dans le « rapport d’orientation budgétaire 2024 », ce besoin de subvention supplémentaire était estimé à « 70.000 euros en 2024 et pour les années suivantes. Cette augmentation, significative, a un impact important sur le budget communal (elle implique, à elle seule, une augmentation de 2,5 % des taxes foncières). »
Au total, la Ville a enregistrera plus de 500.000 euros de recettes excédentaires. Ironie de l’histoire : cet argent ne sera pas nécessaire, signalent les cinq exclus, et se transformera en une manne à dépenser. Les élus qui ont voté « contre » se sentent aujourd’hui floués : « Était-ce une erreur ou une volonté d’enfumage ? »
Une commission « finances » sera recréée en 2024, incluant cette fois l’opposition… mais pas les cinq futurs exclus. « Nous n’avons pas été invités, mais nous n’étions pas volontaires non plus, après ce qui s’était passé », soufflent-ils. « J’ai malgré tout redemandé à en être, mais je n’ai pas été intégrée », précise Corinne Soinne. « Je n’ai pas pu assister à la première réunion, puis je n’ai plus été convoquée. N’y a-t-il eu qu’une réunion ou ai-je été tout simplement mise à l’écart ? »
Chez Avenir Coublevie, on vote avec le groupe ou on quitte le groupe
Les cinq futurs exclus ont participé entre-temps à un groupe WhatsApp avec d’autres adjoints, dont trois sont encore dans la majorité aujourd’hui, afin d’échanger pour trouver des pistes d’amélioration du budget tout en exprimant leur souffrance à cet égard. Plusieurs mois plus tard, la maire apprend l’existence de ce groupe : un autre membre de la majorité, Serge Richard, aurait capté certains échanges, qu’il aurait restitués en réunion de la majorité, en l’absence des cinq concernés. « Adrienne nous a dit que nous n’avions pas le droit de créer un espace de discussion privé. » Pas le droit, vraiment ?
Adrienne Pervès décide de faire appel à un coach. « À l’origine, c’était mon idée », admet Éric Lamidieu. « L’objectif était de retrouver une cohésion de groupe et de réapprendre à travailler en confiance. » Avec un premier problème, pointé par Isabelle Provent : « La Ville a payé un coach qui est intervenu pour le seul groupe majoritaire. L’opposition n’était même pas au courant ! De ces trois séances de coaching, il ressort que nous avions surtout besoin de mieux formaliser notre communication. »
Corinne Soinne se souvient : « Lors d’un atelier à quatre auquel participait Antoine Cloppet, il m’a visée directement par des attaques personnelles. C’était insupportable. J’ai fini par partir en pleurant. Le coach, qui avait entendu une partie des propos d’Antoine, n’a rien dit. Adrienne m’a rejointe, m’a prise dans ses bras en me disant : “Ce n’est rien, c’est sa personnalité, il ne faut pas l’écouter.” »
Ce coaching ouvre la voie à la rédaction d’une charte relationnelle pour le groupe majoritaire, qui prône entre autres la bienveillance. Selon cette charte, il convient aussi d’organiser le vote de la majorité avant le conseil. Autrement dit, « on discute avant, puis on vote d’une seule voix. Au pire, vous pouvez vous abstenir, mais vous ne votez jamais contre une délibération. » Or, la sincérité du vote est une composante essentielle de notre régime démocratique ; elle détermine la validité d’une délibération adoptée en conseil municipal.
« La validité de la manifestation de volonté exprimée par la majorité de l’organe délibérant dépend du respect d’un certain nombre de conditions de fond et de forme », peut-on lire dans un article consacré au régime juridique des délibérations en conseil municipal :
« Du point de vue du fond, il convient que cette manifestation de volonté émane bien du corps délibérant lui-même, délibérant par lui-même, librement et en étant informé. Il n’y a pas délibération du conseil municipal lorsque le maire se borne à évoquer une question en séance publique (CE, 25/07/1980, Courtet).
L’assemblée doit délibérer librement, si bien que d’une manière générale, une assemblée ne doit pas délibérer sous la contrainte, morale ou physique, de nature à vicier sa manifestation de volonté. Si l’existence d’une telle contrainte est établie, la délibération est nulle (CE, 2/02/1938, Graulières).
Cette nullité s’explique par le principe fondamental de la liberté de délibération, qui garantit le fonctionnement démocratique des organes collectifs. La jurisprudence et la doctrine rappellent que toute délibération prise sous la menace, la pression ou tout autre type de contrainte qui prive les membres de leur liberté de décision est entachée d’irrégularité, ce qui justifie l’annulation de la décision concernée. »
Dans la « charte du groupe majorité Avenir Coublevie », que j’ai pu consulter, on lit, sous le titre « Préparation des délibérations portées au CM », cette « règle 3 » : « À la fin des débats [menés au sein du groupe majoritaire avant les conseils municipaux], un vote interne, réservé aux élus, est organisé jusqu’à aboutir à une majorité aux deux tiers des voix exprimées. Les membres du groupe s’engagent alors à ne pas voter contre la délibération présentée en CM, mais peuvent s’abstenir, et également exprimer oralement leur position lors du CM. »
Pas d’échappatoire possible si vous n’avez pu assister au débat interne, selon la « règle 4 » : « Tout membre absent et n’ayant pas donné de pouvoir lors du débat et du vote interne s’engage à suivre la position majoritaire, telle que définie en règle 3, lors du vote au CM. »
Le problème principal d’une telle charte est parfaitement éclairé par sa dernière partie, intitulée « Engagement », surtout dans sa « règle 3 » :« La signature de la présente charte confirme l’appartenance au groupe. Le non-respect de la charte peut remettre en cause l’appartenance de l’élu au groupe majorité Avenir Coublevie. »
Tout le monde n’a pas signé cette charte, indiquent les cinq exclus. « Moi-même, j’ai signé, mais pas les quatre autres », confie Éric Lamidieu. « Les chartes de ce type sont intéressantes, je trouve. Mais en définitive, celle-ci en représente un véritable dévoiement. »
« J’ai reçu un e-mail où je n’avais le choix qu’entre deux options : signer la charte et la renvoyer par e-mail, ou la signer et la remettre en main propre à Adrienne », se souvient Fabien Palisse. « J’ai participé à la rédaction de la charte jusqu’au bout ou presque. Mais cette dernière clause n’est pas de moi. Et elle est inacceptable. »
Cette réunion où une partie de la majorité vote pour exclure cinq de ses membres
Début juillet 2025, autre sujet de discorde lors de la réunion de la majorité : la préemption de la « maison Crolard », face à la place du marché. « Nous étions une quinzaine de personnes présentes : 10 sur 15 étaient contre cette préemption, surtout pour des raisons budgétaires. Nous n’avions pas de projet pour cette maison, et pas de budget. »
« Personnellement, je m’abstiens, car à ce moment, je suis d’accord pour discuter d’un projet à cet endroit », souligne Isabelle Provent. « Mais un adjoint me dit que la maison est dans un état catastrophique, qu’il ne faut pas la racheter, car il faudrait tout raser. »
Selon les futurs exclus de la majorité, « Adrienne nous dit : on va quand même voir ce qu’on peut faire, mais surtout vous n’en parlez à personne, sinon ça risque de capoter. Et ce, malgré le vote “contre” en réunion de majorité. Adrienne n’accepte jamais les oppositions, elle revient toujours à la charge. »
Ainsi, après l’été, le groupe majoritaire organise une nouvelle réunion, qui « a duré une heure et demie, durant laquelle Adrienne Pervès et Antoine Cloppet ont longuement détaillé les raisons pour lesquelles il fallait préempter. Alors qu’on avait déjà voté non ! Chacun a eu plus ou moins cinq minutes pour s’exprimer – mais ceux qui étaient opposés à la préemption ont eu clairement moins que cela. »
« En réunion, Adrienne m’appelle “ma mignonne” », s’agace Corinne Soinne. « Et me dit : “De toute façon, je peux t’enlever ta délégation.” Une autre élue de la majorité intervient alors pour demander à la maire pourquoi elle me parle comme ça. » En fin de compte, « Adrienne rassemble les “pour” et les absentions d’un côté, les “contre” de l’autre, et comme ceux-ci sont moins nombreux, elle en conclut qu’on peut continuer le processus. » (Le 13 octobre 2025, le conseil municipal vote néanmoins contre la préemption.)
Tout ceci aboutit au conseil municipal du 12 septembre 2025, au début duquel Corinne Soinne, qui assure les comptes rendus depuis le début du mandat, prononce un court discours (reproduit in extenso dans le procès-verbal), dont voici un extrait :
« Après cinq ans et trois mois de bons et loyaux services, (…) je rends ce soir définitivement ma charge de secrétaire de séance. (…) Aujourd’hui, après avoir reçu les marques de mépris, brimades et menaces de trop en réunions internes, je ne peux plus poursuivre sans risquer de perdre l’objectivité et le désintéressement qui m’ont jusqu’alors motivée. »
Un discours suivi de 30 secondes de silence total. Circonstance aggravante, « comme nous voulions discuter du projet de maraîchage de Lucie Croissant, la salle était pleine ».Le silence radio suivant sa déclaration se prolonge trois semaines, jusqu’à ce que Corinne Soinne appelle une élue de la majorité pour s’étonner de ce manque de réaction. Son interlocutrice affirme que rien ne s’est passé depuis, « mais on en parle beaucoup dans les couloirs ».
Une réunion de la majorité, prévue le 2 octobre, est annulée sans raison officielle. Selon les cinq exclus, « Adrienne l’a annulée pour en organiser une autre, à 15, afin de décider de notre exclusion ». Corinne Soinne est finalement convoquée par Adrienne Pervès le 15 octobre. Éric Lamidieu précise qu’il avait été convoqué une semaine plus tôt, mais qu’il ne s’est pas rendu à cet entretien.
« Je demande à Isabelle [Provent] de m’accompagner », reprend Corinne Soinne. « J’en ai prévenu Adrienne la veille. Elle m’a répondu : “Ça tombe bien, je voulais lui parler.” Isabelle et moi restons calmes, même si Adrienne ne cesse de me couper la parole. Elle me dit : “Ce serait bien que tu démissionnes.” Je rétorque que je n’ai aucune raison de le faire. Au fil de la discussion, je comprends que je suis virée de la majorité. »
Dans la foulée de cet entretien, elle reçoit, par lettre recommandée avec accusé de réception, la notification de son retrait de délégation. Un courrier très officiel auquel Adrienne Pervès ajoute quelques mots manuscrits : « Un grand merci pour l’échange… Avec toute mon amitié, Adrienne ».
Pour Isabelle Provent, l’approche est différente : « Adrienne m’a dit : “Pour toi, ce n’est pas pareil, on a discuté de ton cas, et on a décidé de te donner le choix de rester ou de partir.” Je réponds que je dois prendre mon temps pour réfléchir. C’était un mercredi soir. Dès le vendredi matin, je réalise qu’ils m’ont retiré l’intégralité de mes droits sur les répertoires informatiques du groupe majorité dans Teams, sans préavis. J’écris immédiatement à Adrienne. Elle me répond : “Si tu décides de rester, je les fais rétablir immédiatement.” Ce qui est inacceptable ! »
Deux élus exclus par e-mail… mais la maire est « à leur disposition » pour en parler
Revenons un instant à Lucie Croissant. Celle qui, par ses démarches longues et répétées pour lancer son activité de maraîchage sur une parcelle le long du Gorgeat, trouble quelque peu la campagne des municipales à Coublevie, a également causé des soucis à Éric Lamidieu, alors adjoint à l’environnement et au développement durable, et soutien affirmé de son projet.
À l’initiative d’Éric Lamidieu, une réunion devait rassembler Lucie Croissant et les élus coublevitains pour remettre les choses à plat et trouver des solutions. « Lors de notre réunion sur la préemption, Adrienne m’ordonne d’annuler la venue de Lucie Croissant », indique Éric Lamidieu. « Ni une ni deux, j’organise une autre réunion en conviant des acteurs tels que la Communauté d’agglomération du Pays voironnais, et d’autres. Adrienne me menace alors : “Je m’en souviendrai.” Et elle vient avec son propre groupe en soutien, pour saboter la réunion. »
Lors d’une autre réunion, publique celle-ci, le 15 octobre, durant laquelle Lucie Croissant expose son projet, Éric Lamidieu s’exprime en défense de la maraîchère. Des élus du groupe majoritaire sont présents dans la salle. J’assiste même à une escarmouche entre l’un d’eux et Éric Lamidieu. Le ton monte, les mots fusent, « traître » revient à plusieurs reprises dans la bouche de l’autre élu majoritaire, qui finit par claquer la porte. Ambiance.
Le 17 octobre, quelques heures avant un conseil municipal, Adrienne Pervès envoie un e-mail à Fabien Palisse et Agnès Le Calvé. Sous le sobre sujet « Votre position au sein du groupe majorité Avenir Coublevie », elle note : « Il est apparu que, depuis plusieurs années, vos prises de position lors des conseils municipaux sont souvent en désaccord avec celles portées par le groupe, et que votre participation à la vie municipale s’est faite plus distante. Ces choix et cette posture traduisent sans doute une évolution de votre part, que nous respectons pleinement. »
Ces « choix » supposés « ne permettent plus aujourd’hui de poursuivre un travail commun au sein du groupe dans un esprit de cohérence et de confiance partagée. C’est pourquoi, en toute transparence et avec considération, nous estimons que votre place n’a plus lieu d’être au sein du groupe. » Ce message a été envoyé « après avoir échangé entre élus du groupe Avenir Coublevie ». Sans préciser quels élus ont participé à cette décision, lesquels l’ont approuvée ou s’y sont opposés.
La maire ajoute néanmoins : « Nous nous tenons à votre disposition si vous souhaitez échanger avec nous sur cette position. » Une exclusion quasiment présentée comme une proposition, « faisant mine de nous laisser un droit de réponse alors que nos accès Teams étaient déjà coupés, sans avertissement préalable », dénoncera Agnès Le Calvé au conseil municipal le mois suivant.
Avenir Coublevie, un groupe « devenu pour moi pesant et toxique »
Pour Fabien Palisse, exposer cette affaire n’est pas une question de vengeance : « Nous voulons rééquilibrer les choses. On ne traite pas les gens comme ça. Cela relève de l’atteinte à la personne ! »
Lors du conseil municipal du 21 novembre 2025, quatre de ces cinq élus prennent la parole, en début de séance, pour lire chacun un discours (repris in extenso dans le procès-verbal téléchargeable ici). « L’ordre du jour de ce conseil est loin d’être agréable », a prévenu Adrienne Pervès en préambule de la soirée, devant une salle à nouveau pleine.
La maire commence par remercier Corinne et Isabelle pour leur travail au sein de la majorité. Selon elle, la décision de retirer à Corinne Soinne sa délégation fait suite à sa prise de parole du 12 septembre, qui a eu pour effet de « rompre la relation de confiance » : « Nous t’avons proposé de démissionner, tu n’as pas fait ce choix. Nous devons donc délibérer ce soir. » Pour Éric Lamidieu, « la situation est différente : il a toujours refusé les entretiens », ajoute la maire.
Debout face aux élus, Corinne Soinne indique qu’elle ignore qui a pris la décision de son exclusion, une « éviction en catimini » et « sans défense possible » :
« Vous avez décidé en catimini de mon éviction de ma délégation d’adjoint et de mon appartenance à Avenir Coublevie, mais pas seulement. Mon intervention publique du 12 septembre, sans aucun lien avec d’autres membres d’Avenir Coublevie, a également amené à l’éviction dans les mêmes conditions d’au moins trois autres membres de l’équipe, ce que je ne comprends pas et dénonce.
De plus, votre méthode d’éviction interrogerait naturellement tout citoyen. Pourquoi de grands criminels, même de crimes contre l’humanité, ont des avocats et un droit à une parole de défense, et pourquoi pas nous ? Pourquoi personne d’entre vous n’a eu le courage de m’appeler pour me demander les raisons de mon expression en conseil municipal, et encore plus ceux qui ont voté nos évictions sans connaissance de cause ? Comment jugez-vous vos prochains ? Quelle conception avez-vous de la démocratie ? Je vous renvoie à vos consciences. »
Fabien Palisse, ensuite, met l’accent sur les forces et les faiblesses d’un groupe majoritaire qui l’a profondément déçu :
« Depuis le début de ce mandat, il y a eu un “jour”, puis il y a eu des “nuits”.
Le “jour”, ce fut d’abord la création d’Avenir Coublevie, un moment plein d’espoir. Ce mouvement portait les promesses de la démocratie participative, du gel des impôts, d’une mairie écologique, et arborait la rigueur et l’éthique comme étendards. Il mettait en avant la diversité de ses profils, un nouveau projet d’école, et revendiquait son inexpérience politique comme une force, une garantie de rester connecté à la vie réelle.
Puis les “nuits” sont arrivées. Et ce soir, j’éprouve non pas de la colère, mais de la honte pour ce groupe Avenir Coublevie. Je ressens de la honte pour un groupe qui m’exclut et m’évalue aujourd’hui sans jamais avoir pris la peine de m’appeler pour comprendre les raisons de mes désaccords. Pas une seule fois. Et on nous parle de démocratie participative. »
Il insiste entre autres sur la charte du groupe majoritaire, qui « revient à nous demander de ne pas voter selon notre conscience » et transforme les conseils municipaux en « des mascarades, une comédie où les débats sont vidés de leur sens et où les votes de la majorité sont obtenus sous la menace de l’exclusion de la majorité ». Quant à la hausse des impôts pour « sauver » la crèche, « il n’y a pas eu un mot pour les citoyens qui paieront pendant des années un impôt majoré, dont la réalité a prouvé qu’il n’était pas nécessaire ».
Agnès Le Calvé enchaîne en assurant que « mes prises de distance ne concernaient pas la vie municipale, mais bien le fonctionnement du groupe majorité Avenir Coublevie, devenu pour moi pesant et toxique. J’ai longtemps oscillé entre la fierté de soutenir de beaux projets comme la nouvelle école maternelle, et la honte de voir comment étaient traités les élus de la majorité qui osaient contredire la ligne imposée, portée principalement par Madame la Maire et l’adjoint à l’urbanisme. »
« J’ai eu honte, aussi, de voir la manière dont certains élus étaient rabroués. Je pense notamment à Corinne Soinne, agressivement coupée dans son intervention par Madame la Maire, réduite au silence par un “ma mignonne” méprisant, au cours de cette fameuse réunion, et empêchée de s’exprimer à maintes reprises. Dans ces moments-là, il faut un courage énorme pour continuer à voter en conscience. »
Parmi les « méthodes » qui expliquent son sentiment de ne plus se sentir « en phase » avec le groupe majoritaire, Agnès Le Calvé cite des « préemptions menées selon le principe du “la fin justifie les moyens” », la « volonté d’augmenter les impôts que je jugeais excessive », des « informations partielles données en amont pour influencer les votes en réunion interne », la « soumission à une charte à finalité de nous interdire de voter en conseil municipal contre l’avis de notre majorité ». Mais aussi, « à l’époque, un courrier privé d’un citoyen diffusé, contre la volonté de l’intéressé, sur notre WhatsApp Avenir Coublevie par l’adjoint à l’urbanisme pour décrédibiliser mes propos ».
Éric Lamidieu ne souhaitant pas s’exprimer ce soir-là, c’est Isabelle Provent qui ferme le ban : « Il est toujours préférable de laver le linge sale en famille, mais le groupe Avenir Coublevie n’est pas vraiment une famille… Et c’est avec regret que nous nous voyons contraints aujourd’hui, à quelques mois seulement de la fin de ce mandat parfois difficile humainement, d’exposer publiquement les errances de la majorité municipale de Coublevie. Les Coublevitains ont le droit de savoir. »
Elle revient sur la suppression de ses accès aux outils informatiques de la majorité alors que, « dans un monde professionnel ou associatif normal, la suppression de droits informatiques est une sanction grave et motivée ». « Comment le prendre ? Ma compréhension est que c’est un acte de défiance, et une décision implicite de m’exclure, sans vraiment l’assumer. Je ne suis d’ailleurs plus invitée aux réunions de majorité, de même que mes quatre collègues. Le message est clair. Je prends donc acte ce soir de mon exclusion de la majorité Avenir Coublevie, ce qui me redonne une entière liberté d’expression au sein du conseil municipal. »
Benoît Mischel, élu minoritaire du groupe « Coublevie autrement » (et future tête de liste pour les municipales 2026, lire ci-après), estime en séance que « ces prises de parole éclairent la façon dont le groupe majoritaire fonctionne depuis plusieurs mois voire années. Les commissions sont plutôt des réunions d’information que des groupes de travail. On découvre ici un fonctionnement interne assez effarant, marqué par un manque de démocratie et un problème dans la prise de parole. J’en veux pour exemple les mots déplacés que j’ai entendus à l’égard d’Éric Lamidieu parce qu’il n’avait pas voté comme il fallait. »
Du côté de la majorité, Serge Richard dit ne pas se reconnaître « du tout » dans ces quatre prises de parole. « Je n’ai pas été témoin de brimades. C’est peut-être ici surtout l’expression de beaucoup de sensibilité. On n’a pas tous le même caractère… Chacun interprète les choses comme il le peut. Fabien, je suis surpris de tes propos par rapport à la charte, puisque tu y as beaucoup travaillé. Elle n’a pas été signée par tout le monde, donc elle n’a pas été adoptée. »
Fabien Palisse précise avoir indiqué que le point sur le « vote de majorité » n’était pas légal, et que c’était pour cette raison qu’il n’avait pas signé. « Ce n’est pas une question de légalité, mais d’engagement moral », rétorque Adrienne Pervès.
Peggy Courthial, adjointe à la prévention et à la sécurité, ajoute avoir « souvent tenu tête à tout le monde » et faire toujours partie de la majorité. « J’ai signé la charte, mais cela ne m’a pas empêchée de voter contre la préemption. Ceci dit, quand toutes les décisions qu’on prend vont à l’encontre des vues de la majorité, il faut pouvoir en tirer la conclusion qui s’impose. »
Le retrait des délégations d’un élu relevant de la prérogative du maire, le conseil municipal doit uniquement voter le retrait du statut d’adjoint à Corinne Soinne et Éric Lamidieu. Pascal Fortoul (« Coublevie autrement ») demande à ce que ce vote se fasse à bulletin secret.
Corinne Soinne et Éric Lamidieu font connaître leur souhait que ce statut leur soit retiré. Lorsque le second lève la main pour prendre la parole, Adrienne Pervès lâche, sur un ton qui arrache quelques protestations dans le public : « Tu veux parler ? Mais c’est bien ! »
Éric Lamidieu : « Je souhaite que vous votiez le retrait de la délégation. »
Adrienne Pervès : « Dans ce cas-là, j’aurais préféré que tu démissionnes. »
Benoît Mischel : « C’est exactement ce que je disais tout à l’heure. »
Pendant que chacun rédige son bulletin, la maire de Coublevie reprend le micro : « Depuis longtemps, une grande partie de la majorité avait des problèmes à travailler avec Éric. D’autres élus ont dû prendre le relais, et je les en remercie. J’ai souvent dit à Éric de se saisir des dossiers. Les échecs ont été presque systématiques. Je te remercie, Éric, pour un projet que tu as piloté en début de mandat avec l’aide de Daniel Roudier. » Sous-entendu : un seul projet accompli, et avec l’aide de quelqu’un d’autre. Quant à savoir qui compose cette « grande partie de la majorité », Adrienne Pervès n’en dira pas plus ce soir-là.
Précisons qu’à l’origine, les cinq exclus de la majorité ne prévoyaient pas de se représenter aux municipales 2026. Entre-temps, Agnès Le Calvé a rejoint la liste « Ensemble pour Coublevie », emmenée par Benoît Mischel et Laëtitia Zavattoni, concurrente de la liste « Coublevie à cœur » de la maire actuelle.
Vincent Degrez
« C’est un article de Closer que vous comptez rédiger ? »
Adrienne Pervès, maire de Coublevie, et Serge Richard, conseiller municipal de la majorité, m’ont reçu pour un entretien début février. Les premières questions envoyées par e-mail les ont visiblement refroidis : « Je vous préviens d’emblée : nous ne répondrons pas à des on-dit, à des propos de cours de récré, de type “il a dit que”, “elle a dit que” », tranche Adrienne Pervès. « C’est un article de Closer que vous comptez rédiger ? », embraie Serge Richard (à moins qu’il n’ait dit « Causeur »). « Ce n’est pas digne de s’appeler du journalisme. » Le ton est donné.
Rue Haute : qu’entendez-vous exactement par « propos de cours de récré » ? Les cinq personnes que j’ai rencontrées m’ont confié entre autres des blessures, un sentiment d’exclusion. Il faut aussi pouvoir les entendre, non ?
Adrienne Pervès : C’est très révélateur d’une certaine volonté de faire passer des questions individuelles avant le collectif et l’intérêt général. Plutôt la forme que le fond…
Serge Richard : Depuis la fin de 2023, ils se comportent comme une opposition. Je vous donne un exemple : deux semaines avant un conseil municipal, nous organisons une réunion de majorité pour atteindre une ligne de vote commune. Tout le monde a alors la possibilité de s’exprimer, de débattre – et c’est parfois houleux, car ce sont des discussions d’adultes. Or, certains ne venaient plus à ces réunions, ou n’y posaient pas les questions qu’ils posaient ensuite en conseil municipal. Quand on est un groupe majoritaire, il faut une position commune, par rapport à l’extérieur au moins.
A.P. : C’est une question de cohérence. Il ne faut pas montrer de dissension.
Qu’en est-il de la préemption de la « maison Crolard » ? Une première réunion de majorité a abouti sur un « non », mais vous auriez remis le sujet sur la table malgré tout…
A.P. : Il n’y avait effectivement pas eu de majorité favorable à cette préemption dans une première réunion. Mais nous n’avions pas, alors, toutes les informations en notre possession, et notamment le prix de vente, ce qui n’est pas une donnée négligeable. Or, ce prix était nettement plus faible qu’anticipé. C’est pourquoi j’ai souhaité inscrire le sujet à l’ordre du jour du conseil municipal. Où, je dois le dire, l’opposition a « fait son opposition ».
S.R. : Les cinq membres de la majorité dont vous parlez n’ont pas posé de question en amont, mais uniquement en conseil municipal. Ils agissaient comme l’opposition ! Ils n’appartiennent à aucun groupe de travail. Je veux dire, Fabien Palisse nous a remerciés d’avoir été exclu : qui fait ça ?
A.P. : Pour la maison Crolard, la plupart de ceux qui ont voté « contre » l’ont fait parce que l’opération était mauvaise pour le vendeur. Or, quand on est élu, on doit pouvoir prendre des décisions pour le bien commun, pas pour un individu.
Pour l’opération de coaching du groupe majoritaire, quel en a été le résultat ? Et comment a-t-il été financé ?
S.R. : À la fin du coaching, il a été clairement demandé à tout le monde s’il voulait rester au sein du groupe. Trois ont répondu : « C’est à vous de décider. » Ils sont restés… jusqu’à leur exclusion. Une exclusion qui trouve son origine dans le discours de Corinne Soinne en conseil municipal. On ne dit pas ça en conseil contre sa propre majorité.
A.P. : C’est Corinne qui a provoqué sa propre exclusion.
S.R. : Ils voulaient tous se poser en victimes.
A.P. : Alors que c’est le groupe lui-même qui a été victime de leurs comportements, de leurs postures, qui n’étaient pas dans l’esprit du collectif. Et ce, depuis trois ans. Trois années dans ces conditions, dans cette atmosphère, c’est long. Un mandat, c’est très prenant, cela représente un investissement énorme. Quant au financement du coaching, cela s’est fait par le biais du budget formation des élus, et non via le budget de la commune.
Comment expliquez-vous cette scission du groupe majoritaire ?
A.P. : En début de mandat, nous étions très inexpérimentés. On était en pleine pandémie, les premières réunions ont été organisées en visio… Il nous a fallu presque huit mois avant de pouvoir nous réunir en présentiel. Et puis, nous étions des élus qui apprenaient leur boulot sur le tas, avec de gros dossiers : école maternelle, révision du PLU, etc. Les cinq personnes exclues sont très différentes, mais elles ont au moins un point commun : elles passaient plus de temps à discuter ensemble ou avec l’opposition qu’avec la majorité. Certaines étaient dans l’audit permanent des autres, sans rien proposer elles-mêmes.
S.R. : La décision de les exclure a été prise à 15, car nous devions la prendre entre nous, sans eux.
Revenons un instant sur la charte de groupe « Avenir Coublevie ». Ne pensez-vous pas que les consignes de vote contreviennent à la liberté des élus ?
S.R. : Il faut savoir que cette charte de fonctionnement est le fruit d’un groupe de travail de cinq ou six personnes, dont Fabien Palisse et moi-même. Pendant nos réunions, Fabien n’a jamais émis de doute quant à sa légalité. Et en fin de compte, comme tout le monde ne l’a pas signée, la charte n’a jamais été adoptée dans les faits. C’est donc un non-débat.
A.P. : Je vois cette charte comme un engagement moral. On aurait dû le faire beaucoup plus tôt, d’ailleurs. Pour la clause sur les consignes de vote et l’exclusion du groupe, il n’y a qu’à voir les discussions autour du budget de l’État pour en réaliser l’importance. Et puis, je rappelle qu’on y a travaillé dans une période de crise ; la charte n’est peut-être pas parfaite, mais elle reflète aussi cela. Nous avons une nouvelle charte en préparation, qui portera moins sur les sanctions que sur le fonctionnement.
S.R. : Fabien aurait pu faire part de ses interrogations durant la rédaction de la charte. Le faire après dénote une volonté de déstabilisation.
A.P. : C’est très représentatif des « couteaux dans le dos » que nous nous sommes pris. Car vous parlez de leurs souffrances, mais on pourrait parler aussi de celles ressenties par les 15 autres membres du groupe pendant des années. Depuis l’exclusion, les réunions de la majorité sont sans commune mesure, il y a de la joie, une envie de construire ensemble. Les débats demeurent parfois musclés, mais ce n’est pas la même chose.
S.R. : Parce que maintenant, les gens sont capables de concessions. Il y a vraiment eu une forme de bassesse à déballer tout cela sur la place publique.
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