Ce mardi 3 mars, j’ai envoyé un e-mail à Julien Polat, candidat de la droite à un troisième mandat de maire de Voiron. Et ce, dans la foulée de mon article consacré à l’insulte lancée par André Gal, conseiller municipal de la majorité sortante, à un membre de la liste « Voiron en commun » (union de la gauche). Un e-mail resté sans réponse, comme c’est malheureusement son habitude. Cautionne-t-il donc la « politique de l’étron » qui se mène actuellement à Voiron, lui qui appelait en 2020 à ce que « le débat reste digne » ?
Contacté par mes soins, Julien Polat n’a pas répondu à ma demande de clarification à la suite de l’insulte lancée par son (encore) conseiller municipal André Gal. Ce dernier ne repart certes pas pour un nouveau mandat, mais il n’en reste pas moins un élu de la majorité municipale. Le chef de cette majorité, candidat à un troisième mandat de maire de Voiron, aurait doublement des raisons de réagir.
Dans mon courriel, je lui posais trois questions : dénoncez-vous ces propos à l’égard d’un militant d’une liste concurrente ? Ces propos ont-ils été tenus avec votre connaissance, voire votre assentiment ? Comptez-vous réagir publiquement, notamment sur vos réseaux sociaux ?
Trois questions. Zéro réponse. Et aucune réaction de sa part, en public ou sur les réseaux.
En 2020, passablement agacé par le dossier que lui avait consacré Le Postillon et l’enquête menée par le quotidien Libération, le même Julien Polat avait pourtant déploré ces « documents qui paraissent (…) et qui se contentent d’aller, j’ai presque envie de dire, insulter, calomnier, diffamer ». Il espérait alors, dans une vidéo postée sur Facebook, « que les candidats à la municipale à Voiron ne vont pas essayer de s’inspirer des plus grandes dérives du débat public qu’on peut observer parfois dans la politique nationale ou dans la campagne municipale parisienne ».
Six ans plus tard, c’est le camp du maire actuel qui semble avoir adopté le ton « agressif et diffamatoire » qu’il déplorait alors. Lui-même n’a guère hésité à assimiler l’opposition voironnaise à La France insoumise, évoquant en conseil municipal « votre idole Mélenchon », comme si les sept élu·es minoritaires étaient encarté·es chez LFI.
En attendant une (prochaine, évidemment) réponse du candidat Polat à mon courriel, voici un premier extrait tiré d’un petit livre à paraître dans quelques jours, intitulé Voiron, laboratoire d’autocratie municipale, où je reviens sur la pratique autoritaire du pouvoir, l’opacité, l’étouffement du débat public et l’étouffement de toutes les oppositions qui, à Voiron, alimentent un profond découragement démocratique et citoyen.
Le livre sera en vente via internet et, peut-être, dans des magasins bien physiques à Voiron.
Conseil municipal à Voiron : le théâtre de la médiocrité
« Sur le fond, je crois que nous avons d’ailleurs tous un peu besoin, instinctivement, d’une petite dose d’invective qui donne le sentiment de défendre une cause… Elle met un peu de sel dans le quotidien… »
Julien Polat, interrogé par le site spécialisé dans le rap L’abcdr du son, le 1er février 2009
Les conseils municipaux sont des réunions publiques qui attirent paradoxalement peu de public, sauf peut-être en période électorale. Ils sont pourtant riches en informations, tant sur le fond que sur la forme.
Sur le fond, car on y débat de dossiers majeurs et mineurs, avant de passer au vote. Sur la forme, parce que le ton employé, la teneur des discussions, les postures des uns et des autres, tout cela participe à dresser le bilan de santé démocratique d’une commune.
À Voiron, le check-up ne laisse rien présager de bon.
Tout d’abord, la « prime majoritaire », accordée à la liste arrivée en tête aux élections municipales, offre à celle-ci de gérer la ville sans guère d’inquiétude, dans la mesure où elle demeure soudée. En un mot, la prime majoritaire attribue d’emblée à la liste victorieuse la moitié des sièges au conseil municipal. Le solde est « réparti à la représentation proportionnelle à la plus forte moyenne entre toutes les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages exprimés, en fonction du nombre de suffrages obtenus », précise le site ViePublique.fr. Autrement dit, on répartit les 50 % de sièges restants en fonction des résultats obtenus par toutes les listes ayant décroché plus de 5 % des voix exprimées.
À Voiron, en 2020, la liste du maire sortant s’est ainsi adjugé 28 des 35 sièges du conseil municipal. La liste « Voiron citoyenne » en a reçu quatre, la liste « Nouvel horizon pour Voiron » (futur groupe « Horizons voironnais ») trois, et la liste « Voiron bleu marine », qui avait convaincu moins de 5 % des votants, zéro.
Autant dire qu’avec quatre cinquièmes du conseil, Julien Polat peut raisonnablement compter sur une validation permanente de ses décisions. D’autant que « sa » majorité vote d’une seule voix. Une simple abstention peut vous valoir l’exclusion du groupe… Le journal grenoblois Le Postillon, en 2020,s’est fait l’écho d’une telle affaire : pour s’être abstenu dans le cadre d’une délibération devant acter la fermeture de l’école de Paviot, un conseiller municipal de la majorité s’est vu retirer sa délégation et n’a plus fait partie du groupe majoritaire, siégeant désormais en non-inscrit.
Cette certitude du résultat du vote transforme les conseils municipaux en chambres d’enregistrement. Mais pas seulement, car le maire de Voiron ne perd jamais l’occasion d’une harangue. Dans cette arène de grappling[1] politique, il faut plaquer l’adversaire au sol et l’y maintenir. Ce faisant, Julien Polat contente volontiers ses supporters venus remplir quelques chaises au fond de la salle – plutôt dans sa partie droite, étrangement – et profiter du spectacle.
Car il s’agit davantage d’un spectacle que de l’expression de la démocratie locale. Puisque les décisions, prises avant le conseil municipal, ne sont qu’actées par le vote majoritaire, la voix des élus d’opposition n’est là, en définitive, que pour amuser la galerie. Il faut avoir entendu les « julienpolâtres » se trémousser de plaisir sur leur chaise quand le maire rabroue un élu, grogner quand l’opposition s’exprime, souffler quand elle parle un peu trop longtemps ou sur un ton jugé trop agressif.
Lorsqu’une élue minoritaire ose relever la tête et pointer un manque de transparence et de concertation, comme le 5 novembre 2024 avec la construction du nouveau siège de l’entreprise King Jouet, Julien Polat voit rouge et sort la sulfateuse :
« On n’accepte pas de grandes leçons de démocratie. Je rappelle que le premier acte que vous avez posé, avant même de siéger autour de cette table, c’était de contester le résultat démocratique d’une élection.
Donc à un moment donné, la démocratie comme ça, ça va. Vous étiez un certain nombre d’entre vous à l’université d’été de La France insoumise il y a quelques semaines : permettez-moi de vous dire que votre idole Mélenchon, ce n’est pas le meilleur écrin de démocratie qui existe. »
Lors d’un autre conseil municipal, Chokri Badreddine, adjoint à la jeunesse, parle, lui, du « gourou Mélenchon » de l’opposition. À Voiron, la majorité use et abuse de ce qu’on pourrait appeler le « point Mélenchon », variante du « point Staline » ou du « point Godwin ». Ça ne coûte rien, même si c’est hors de propos et infantile, et l’on marque des points auprès des électeurs : les râles de plaisir se répandent dans les rangs du public acquis à la cause. Une « extrême gauche » est désignée à la vindicte pour son caractère sectaire et fanatisé. L’ironie de la situation est patente.
Car Julien Polat ne résiste jamais à la tentation de donner une leçon de démocratie. En novembre 2020, au moment du débat entourant le règlement intérieur du conseil municipal, les élus d’opposition avaient préparé 19 amendements sur les points qui leur paraissaient erronés, inacceptables voire litigieux dans le document préparé par la majorité. Ils ont eu le temps d’en lire deux. Puis le maire a pris la parole :
« On s’arrête là ? Vous avez l’intention de nous faire ce sketch pendant combien de temps ? Non, parce que je trouve ça très instructif. Parce que fondamentalement, si vous êtes en train, là, d’essayer de démontrer que la démocratie c’est ce que vous faites, c’est fantastique, parce que je sais la somme des amendements que vous avez préparés. Et je sais que vous pouvez aller à (sic) déblatérer des textes de loi et des numéros de réponses écrites au Sénat pendant, à mon avis hein, si je m’en tiens au document que vous nous avez adressé, on en a pour deux heures, peut-être.
Je ne sais pas si vous avez le sentiment franchement, par ce sketch, là, d’incarner la démocratie telle que vous voulez la défendre. C’est intéressant parce que, je ne suis pas sûr, enfin je ne veux pas vous laisser faire ça deux heures, mais rien que les deux premiers que vous venez de décrire sont suffisamment explicites à cet effet. »
Anne Favier, tête de liste minoritaire (groupe « Voiron citoyenne »), se hasarde à remarquer qu’« à Voreppe, un temps de travail a été organisé entre le groupe majoritaire et des groupes d’opposition » pour échanger sur la question du local dévolu à l’opposition (à Voiron, ce sera finalement une pièce exiguë au rez-de-chaussée d’un immeuble de bureaux).
Les foudres de Julien Polat, plus jupitérien que jamais, ne se font pas attendre : « Peut-être qu’à Voreppe, le groupe d’opposition n’a pas été aussi excessif que vous quant à la revendication de droits de la minorité qui seraient équivalents à ceux de la majorité, ou presque. » Le droit de participer à la discussion dépendrait de l’attitude de l’opposition.
Le « fait du prince », en quelque sorte. Des élus minoritaires trop revendicatifs ? Exclus !
Vincent Degrez
[1] Variété de lutte par saisie pratiquée par Julien Polat dans sa jeunesse.
L’article André Gal traite un opposant d’« assassin » : Julien Polat garde le silence est apparu en premier sur .


