AU MENU CE SOIR | Ce mercredi 25 février est jour de conseil municipal – le premier de l’année, et le dernier avant les élections municipales de la mi-mars. On y discutera entre autres de la vente de l’ancienne usine Castelbon, en vue d’une rénovation et de la construction de logements. Encore un « bijou de famille », et un élément du patrimoine industriel de la ville, qui disparaissent du domaine public.
Vingt délibérations tout rond sont prévues au conseil municipal de ce mercredi 25 février. Toutes n’ont pas a priori le même intérêt. On remarquera entre autres :
L’ajout d’une caméra de vidéosurveillance à proximité d’un point d’apport volontaire ; l’occasion de faire appel à un fonds de concours auprès du Pays voironnais, qui détient la compétence déchets. Il faudra vérifier si elle n’a pas déjà été installée.
La restauration des décors peints et des vitraux de l’église Saint-Bruno ; l’occasion de demander des subventions à l’État, à la Région et au Département. Parlera-t-on aussi de l’orgue, qui présente des signes de « vieillissement accéléré » selon sa conservatrice ? Au Dauphiné libéré, celle-ci avait indiqué avoir prévenu la mairie ; Julien Polat affirmant en retour « ne pas avoir d’éléments à [sa] connaissance » sur cette dégradation, alors que la Ville est propriétaire de l’instrument.
Une convention de chantier signée avec le promoteur d’un projet immobilier sur la ZAC Rossignol-République, où d’autres projets prennent du retard, sur une zone encore polluée.
La Ville compte par ailleurs acquérir une partie d’une parcelle non bâtie (AN525) située entre la rue de Bellevue et l’avenue de Verdun, « en grande partie classée en zone d’aléa fort de ruissellement et ravinement, et protégée au titre des parcs et jardins, donc inconstructible de fait ».
L’objectif serait d’y d’acquérir « une emprise d’environ 3.324 m² afin d’aménager un espace paysager ouvert au public, au prix de 5 €/m², soit 16.620 € ». Passablement excentré, mais pourquoi pas ? Cette emprise correspond au « lot C » sur le plan ci-dessous :
Double attention :
ce plan risque de vous faire perdre le nord, puisque ce dernier pointe vers le sud-sud-ouest ;
il faudra décidément que les services règlent leur GPS : il s’agit bien évidemment de l’avenue de Verdun (et non de « Verdin »). Fin janvier, dans une vidéo illustrant la neige qui tombe, le service comm’ de la Ville avait évoqué la « montée de Verdun » en lieu et place de la « montée du Verdin ». Quand ça ne veut pas…
Si l’on replace le nord dans son axe habituel, cela donne ceci (plus facile à comparer avec une carte) :
Une bâtisse du 19e siècle « en état d’insalubrité irrémédiable »
Plus intéressante est la vente de l’ancienne usine Castelbon à l’entrepreneur Samir Ghanem, patron d’une boîte de construction sise au Grand-Lemps et d’une société de promotion immobilière à Voiron, SG Promotion, qui porte ce projet.
Il s’agit d’une maison et de ce qu’il reste des usines Castelbon, Villard et Vial, une fabrique de tissus installée au 2, route des Gorges. Ce reliquat, souligne la Ville dans sa délibération, est « désaffecté et en état de dégradation avancé ». Une formulation qui souligne en creux le manque criant d’entretien de ce qui est pourtant propriété de la commune, et constitue une part de son patrimoine industriel.
« Il est proposé de céder cet ensemble immobilier ainsi que son jardin et son parvis d’une surface totale d’environ 1.250 m² en vue d’une réhabilitation patrimoniale lourde, au prix de 270.000 euros. » Il convient d’abord de souligner que ce prix correspond à la fourchette basse de l’avis donné par les services des Domaines, appelé à se prononcer dès lors qu’une commune de plus de 2.000 habitants veut vendre l’un de ses biens. Dans le cas présent, les Domaines ont évalué l’ensemble Castelbon à 300.000 euros, avec une marge d’appréciation de 10 % – la Ville de Voiron a donc choisi le minimum « légal » pour cette cession.
Et par « réhabilitation patrimoniale », entendez « transformation en appartements ».
L’avis des Domaines – qui jugent carrément la maison « insalubre » – est plutôt riche en informations. On y apprend ainsi qu’une première proposition avait été faite en 2016, en vue d’une destruction de l’existant et de la construction d’un immeuble de 1.600 m² habitables ; à l’époque, la valeur était fixée à 315.000 euros, quand le promoteur en proposait 300.000.
En 2020, quelque 250.000 euros avaient été avancés pour acheter l’ensemble, dans le cadre d’un projet de création de neuf logements (huit T3 et un T2) pour une surface de 655 m², plus 67 m² de terrasses, et de six box et 11 places de stationnement.
« Le projet actuel », ajoute le service de l’État, « porté par SG Promotion, comporte la création de neuf logements dont un loft, d’une surface habitable d’environ 900 m², et de 450 m² dédiés aux caves et garages (surface non habitable du fait des risques naturels). L’emprise foncière prévue est d’environ 1.300 m², comprenant la construction, le jardin et le parvis de la maison. Prix proposé : 250.000 euros. »
On le voit, la Ville a tenu à se rapprocher au maximum de ce prix, sans sortir du cadre dessiné par les Domaines. Ceux-ci, dans leur diagnostic des lieux, précisent par ailleurs que cette « bâtisse du XIXe siècle (1840 source cadastrale) » est « érigée sur trois niveaux, vacante et classée en état d’insalubrité irrémédiable, ainsi qu’une ancienne usine vacante, espaces verts et parking ».Le site présente une « surface bâtie d’environ 436 m², de six logements et sept caves en état d’insalubrité », et « une usine d’environ 300 m². État de dégradation très avancé : planchers affaissés, toiture très endommagée, tous réseaux à refaire. »
« Le prix de vente fixé par le promoteur est très prudent »
Toujours à propos du prix proposé par le promoteur, les Domaines manifestent quelques doutes. « Au vu du bilan fourni », écrit encore le service de l’État, « le promoteur cible une valeur de revente des appartements, après rénovation, de 1.900 €/m² », soit un total de 1,71 million d’euros (1.900 euros x 900 m²). Or, selon les calculs des Domaines (comparaisons à l’appui), « un prix de sortie de 2.540 €/m², après rénovation, semblerait adapté au programme proposé ». On serait alors plus près de 2,29 millions d’euros de prix de sortie.
Le prix de vente fixé par le promoteur est jugé « très prudent, au regard des résultats des deux études de marché », par les Domaines. « De plus, dans le projet, seule la surface habitable est valorisée, les stationnements et caves [étant] inclus dans le prix annoncé. » En conclusion, « il semble que le prix de vente de 1.900 €/m² soit minoré, ce qui entraîne une minoration des recettes du programme au détriment de la charge foncière admissible ».
Et si le promoteur ne chiffre pas sa marge dans son bilan, le service de l’État l’évalue, sur la base de 10 % du chiffre d’affaires TTC, à 171.000 euros. En tenant compte du prix de sortie avancé par SG Promotion.
En termes d’urbanisme, pointent encore les Domaines, cette parcelle relève de la zone UCV : périmètre de protection des monuments historiques, périmètre d’obligation activité commerciale au rez-de-chaussée, périmètre de droit de préemption simple.
À Voiron, un patrimoine industriel en voie de disparition
Autre pierre d’achoppement : un riverain a introduit une demande, auprès de la Commission régionale du patrimoine et de l’architecture (CRPA), pour qu’elle protège cet ensemble au titre des monuments historiques. Il y voit le dernier vestige des usines du 19e siècle, sachant que l’usine Ruby, à Paviot, va bientôt faire place à un centre de loisirs géant, et que l’usine des Gorges la suivra sur le chemin de l’extinction. Façon, aussi, de gommer le passé industriel de Voiron et les luttes sociales qui l’ont accompagné ?
Petit point d’histoire. En 1867, l’entreprise fondée quelques années plus tôt par Alexis Vial et fils, Joseph Villard et Aristide Castelbon, autour du négoce de la toile de chanvre, rachète la forge Jacolin pour construire une manufacture de toile. Quelque 100 métiers y produisent alors près de 10.000 pièces par an. En 1872 s’y adjoignent une « bâtisse à 43 ouvertures » et une porte cochère, peut-on lire sur une fiche à en-tête du Département de l’Isère : « Il s’agit de la vaste toilerie nouvellement construite et de la demeure du XVIIIe siècle agrandie et modifiée. »
En 1908, l’entreprise vend les bâtiments aux papeteries des Gorges, jusqu’à ce que l’activité prenne fin en 1977 et que la Ville acquière le tènement. « L’ancienne demeure est transformée en appartements » et « occupée jusqu’en 2007 environ ». Le rez-de-chaussée de l’ancien atelier sert de local technique aux services municipaux ; l’étage accueille un artiste en résidence jusqu’en 2017. « La démolition de cet ensemble est envisagée en 2018 pour laisser place à un projet immobilier », conclut la fiche. Sans doute le projet de 2016.
Devant ce patrimoine industriel voironnais en voie d’extinction, la CRPA émet pourtant un avis défavorable à la demande de classement. Elle estime que « les bâtiments encore en place ne sont qu’une partie réduite de l’usine d’origine et peu représentatifs de l’intérêt de ceux-ci ». Un argument à tout le moins contestable. Lorsqu’on compare la situation actuelle à une photo d’époque, on constate au contraire que la maison et le reliquat d’usine composent, ensemble, un tout cohérent. Certes, la plupart des autres constructions ont disparu. Mais ce qu’il reste, aussi réduit soit-il, résume bien l’étendue de ce qui existait autrefois.
« La préservation des éléments patrimoniaux subsistants pourra être encadrée par le diagnostic patrimonial engagé par la commune de Voiron, encore propriétaire des lieux », ajoute la CRPA. Une préservation « patrimoniale » qui, quatre mois après cet avis, se limitera à une vente pure et simple.
Le riverain a introduit un recours auprès du tribunal de Grenoble pour contester le refus de la CRPA. La procédure est en cours.
À Voiron, le domaine public est de plus en plus privatisé. Centre Léo-Lagrange vendu et transformé en salon de coiffure ; Banque de France vendue pour accueillir un centre de santé, un restaurant et des assurances ; maison du Combattant vendue à un cabinet d’architectes. Et si la maison Mille-Pas est toujours propriété de la collectivité, elle abrite désormais un hôtel-restaurant, où le citoyen n’entre que s’il est client.
Vincent Degrez
(Photo de tête : carte postale de 1905, source eBay)
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